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V(\ Ê £
LE
SOCIALISME RÉFORMISTE
FRANÇAIS
iCCH!f«IBLIOTHÈQUE SOCIALISTE. N°. 15.
SOCIALISME RÉFORMISTE
FRANÇAIS
PAR
A. MILLER AND
La République est la formule
politique du Socialisme, comme
le Socialisme est l'expression
économique et sociale de la
République.
ime MILLE
PARIS
SOCIÉTÉ NOUVELLE DE LIBRAIRIE ET D'ÉDITION
(LIBRAIRIE GEORGES BELLAIS
17, RUE CUJAS
1903
Tous droits réesrvés
t< ~T~~
rt>r- I p
DEC. 20, 1930
LE SOCIALISME RÉFORMISTE FRANÇAIS
En rassemblant quelques-uns des discours
que j'ai prononcés depuis dix ans, je cède, en
même temps qu'au vœu de quelques amis, au
désir de marquer une fois de plus les traits ca-
ractéristiques d'une politique, à laquelle on ne
refusera pas du moins le mérite de la conti-
nuité.
Un parti qui ne se satisfait pas d'ambitions à
courte échéance, qui regarde haut et loin, a
besoin d'un Idéal : le parti socialiste proclame
le sien. J'ai essayé à un moment de le formuler;
je fus assez heureux pour obtenir alors l'agré-
ment de toutes les fractions du parti, par la voix
de leurs représentants qualifiés. Quelques-uns
de mes approbateurs de 1896 se sont depuis
lors rétractés. Un de leurs griefs contre le pro-
gramme qu'ils avaient applaudi est qu'il ait
gagné trop vite trop d'adhésions nouvelles. Ce
reproche me touche comme un éloge.
— 6 —
Peut-être ne l'a-t-il mérité que pour s'être
tenu à égale distance et de vagues généralités
qui prêtent à toutes les interprétations, et de
'fausses précisions qui risquent d'être tôt dé-
menties par les événements.
Il importe de déterminer avec la plus grande
netteté la direction que nous voulons suivre.
Où allons-nous ? Quel rêve de justice, de li-
berté, de bonheur est le nôtre ? Par quels
moyens, sous quelle forme en espérons-nous la
réalisation ? A ces questions il faut répondre,
et la réponse que nous leur faisons est, je crois,
sans équivoque et sans ambage.
*
En transformant le monde matériel, la science
a du même coup, par une conséquence parallèle
et inéluctable, bouleversé les conditions éco-
nomiques de l'humanité ; un abîme s'est creusé
entre le sort de l'ouvrier d'industrie, serf non
plus de la glèbe, mais de la machine, et celui
du patron, souvent anonyme et collectif, qu'il
sert sans le connaître. 11 a paru qu'en dépit des
progrès de la philosophie, des lois et des
mœurs, deux classes s'opposaient dont les in-
térêts économiques ne se pouvaient concilier
que par l'absorption de l'une dans l'autre. Le
socialisme se donne pour but, dans l'ordre so-
cial, l'abolition des classes, comme, dans l'or-
dre politique, la Révolution française a eu pour
résultat l'abolition des ordres. Il veut que le sa-
larié s'élève à la dignité d'associé. 11 veut que,
dans l'humanité nouvelle, la propriété indivi-
duelle soit non pas supprimée — ce qui est une
proposition incompréhensible — mais tout au
contraire transformée et si bien élargie qu'elle
soit pour chaque homme comme son prolonge-
ment naturel et nécessaire sur les choses, l'in-
dispensable outil de vie et de développement.
Pas plus que la Révolution française, le so-
cialisme ne se propose de légiférer pour le*
Français, ou l'Allemand, ou l'Anglais, mais pour
l'Homme. Partout où le même degré de civili-
sation a amené, avec les mêmes grandeurs, les
mêmes misères, la nécessité lui parait s'impo-
ser des mêmes transformations. Ainsi le senti-
ment d'un Idéal commun unit à travers les es-
paces, en dépit des différences de race et de
langue, le prolétariat socialiste des deux
mondes.
Pour être dessiné à larges traits, cet Idéal ne
saurait être, sans injustice, taxé d'obscurité ou
d'équivoque. Ses deux caractères essentiels
s'accusent au contraire en pleine lumière. Il
poursuit, par l'accord international des travail-
leurs, la transformation profonde des conditions
de la propriété devenue, de l'apanage d'un cer-
tain nombre d'hommes, le lot de tous.
Quelques socialistes — dans tous les pays —
n'ont pas résisté à la tentation trop naturelle de
serrer de plus près le problème et, anticipant
sur le temps, d'édifier de toutes pièces la cité
future. Ces utopies sont sans inconvénients, —
elles peuvent même être utiles, si l'on n'oublie
— 8 _
pas de les tenir pour ce qu'elles sont : des œu-
vres d'imagination dont la réalité modifie cha-
que jour la mouvante apparence.
Elles seraient périlleuses, elles risqueraient
de devenir funestes, si Ton se laissait aller à
prétendre y cristalliser l'action et la pensée so-
cialistes. L'expérience a montré quelles inévi-
tables erreurs révèlent, au bout d'un temps re-
lativement court, les constructions même d'un
homme de génie.
S'il est, je ne dis pas licite, mais inhérent au
progrès de toute connaissance, de se servir de
l'hypothèse, si l'hypothèse collectiviste qui est
la nôtre emprunte au développement même du
régime capitaliste une valeur singulière, encore
faut-il qu'à aucun moment son usage légitime ne
nous aveugle jusqu'à nous faire prendre les
moyens pour le but. Gardons-nous de devenir
les prisonniers de formules nécessairement va-
riables, changeantes par le progrès même de
l'humanité.
Notre but n'est pas d'élever sur un plan ar-
rêté selon des rites prescrits un édifice immua-
ble ; il n'est pas de construire une église pour
une secte, mais de rendre pour tous les hommes
le monde plus habitable par la disparition suc-
cessive des iniquités sociales, par l'éducation
de l'homme émancipé progressivement des ty-
rannies intérieures comme des contraintes exté-
rieures.
— 9 —
L'éducation : en ces quelques syllabes est en-
fermé tout l'avenir de l'humanité. Il est vrai,
d'une vérité profonde, que l'émancipation des
travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-
mêmes ; entendons par là qu'il leur sied de n'at-
tendre que d'eux-mêmes leur affranchissement,
et surtout de se rendre capables et dignes d'en
être les artisans.
Mais comment y parvenir? Et cette question
n'est-elle pas d'une ironie cruelle sous un ré-
gime social où toutes les forces de l'ouvrier
seraient quotidiennement épuisées au service
de son patron, sans qu'il lui restât d'autre loisir
que celui de réparer pour l'effort du lendemain
l'organisme usé par l'effort de la veille ?
Aussi l'intervention de la société, la première
intéressée à la marche régulière et normale du
progrès, s'impose-t-elle en vue d'assurer à tous
ses membres des conditions humaines de tra-
vail.
La thèse n'est plus discutée ni pour l'enfant
ni pour la femme. La réglementation de la jour-
née de travail, en ce qui les concerne, ne sou-
lève même plus d'opposition théorique. La force
de la logique a conduit le législateur à adopter
une règle identique pour leurs collaborateurs
hommes. L'heure s'approche où, par une heu*
reuse nécessité, la même loi s'imposera à tous
les ouvriers, quels qu'en soient l'âge et le sexe,
leur donnant la liberté d'être, en même temps
que des producteurs, des hommes et des ci-
toyens.
On ne conteste plus davantage le besoin
— 10 —
d'une réglementation du travail au point de vue
de l'hygiène et de la prévention des accidents.
A cet égard, des améliorations sensibles ont
été réalisées, surtout dans la grande industrie ;
il en reste beaucoup à obtenir. Ce n'est pas un
médiocre avantage que d'en être arrivés à ne
discuter plus que sur le fait, sans se heurter à
la barrière d'un prétendu principe.
Ainsi la conception a pris corps et figure
d'une législation protectrice de l'individu, sou-
cieuse de son développement, orientée vers la
défense et la mise en œuvre de toutes les puis-
sances, de toutes les richesses contenues en
germe dans l'être humain.
De cette idée supérieure dérivent les lois sur
l'enseignement à tous les degrés, qu'elles se
préoccupent de munir chaque enfant du petit
capital primaire faute duquel l'homme vivra
comme un étranger au milieu de ses sembla-
bles, d'organiser l'enseignement professionnel
et l'apprentissage, ou de grossir le réservoir
des hautes connaissances où chaque peuple
puise les éléments de sa prospérité et de sa
force.
Il ne suffit pas d'armer l'individu pour la
lutte, de prendre garde que la nécessité même
de vivre ne le réduise au rôle de machine privée
de tout ce qui fait la raison et la joie de vivre.
L'homme est un organisme aussi fragile qu'ad-
mirable, guetté à chaque pas de la route par les
accidents et les déchéances, qu'ils viennent des
conflits avec les choses, des imperfections du
régime social ou des tares ataviques.
— 11 —
Toute une législation s'élabore pour prévenir
ou atténuer les effets du chômage, de la mala-
die, de l'infirmité, des accidents, de la vieil-
lesse. En tête de ce nouveau code de l'Assu-
rance et de la Prévovance sociales, il convient
d'inscrire la proclamation du premier des droits
de l'homme : le droit à la vie.
A chacune de ses pages, il est inspiré, vivifié
par le sentiment de la solidarité qui rend aisés
à la collectivité humaine des progrès que l'in-
dividu isolé serait impuissant même à conce-
voir.
Association, organisation : ces deux idées
fécondes vont du même pas. Un rôle prédomi-
minant, décisif, leur est réservé dans l'évolu-
tion sociale. Par elles, les faiblesses proléta-
riennes réunies en faisceau vont prendre cons-
cience de leur torce. Avec leur pouvoir elles
apprendront à connaître leurs devoirs et leurs
responsabilités.
Syndicats professionnels, coopératives : sous
ces deux formes principales, dont le prolétariat
use avec plus ou moins de facilité et de bonheur
selon son degré d'éducation, se constituent les
premiers groupements.
Mais le moment n'est pas éloigné, j'en ai la
confiance, où l'on se rendra compte qu'il est
de l'intérêt général que le monde des travail-
leurs ne soit pas organisé seulement en dehors
de l'usine. Le projet de loi sur le règlement
amiable des différends du travail, dont j'ai pris
l'initiative, a pour but précisément de substituer
à la cohue inorganique des travailleurs de la
preni*- . ... . - --*- -- x^ et réfl
cliies. 1 *~:-t : or ^ - - - * , '^*2* ^ *enj^ Ue "
mên* ien.7* r:u ^ . -x ***: j^^ de s ^
Triera, j-e-s ::.:vr- ~ - - " ^ ^^^le* ^
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nombre de n;>s i.11.:^. — - '^^> j* des^ .» fa soli^
nemem u une nnman^ w x >euple$ 3 uc « de
classe* et des pierres 3 * J^nts tro D n ^ t
L'histoire se faïi *&*"**e v*r*!*? mh **vx
et trop complexes pour £^, eP Une ®P ^isse,
sans vanité prétendre f^^ ^
nu triomphe doses idées- -^ . notre ni tout
notre devoir en travailla» 1 --cant la /• j 6 ' t ' aBS
les limites de nos forces, f u ire . ' de »<>«*»
nature, a en préparer la vi^' ^l'rj. ,
J'ai dit quelle était la haute"^^. 80 ^-
lUle et (pril ne s'enferme P ai> "mites
— 13 —
étroites que le temps et les circonstances ont
fixées à tel peuple déterminé. Il se propage
pourtant de proche en proche, et ce n'est pas
une mauvaise manière de travaillera son exten-
sion que de s'efforcer d'y conquérir d'abord ses
concitoyens.
Gomment donc régler cette propagande sans
tenir compte du milieu où elle s'exerce ? La
méthode, la tactique pourront-elles être les
mêmes sous des régimes différents, voire op-
posés ?
S'il est vrai que la République soit la formule
politique du socialisme, il va de soi que dans
un pays où le socialisme aura accompli ce pro-
grès immense de réaliser sa formule politique,
une fois en possession de la forme républicaine
et du suffrage universel, son action et ses pro-
cédés prendront une allure et un caractère tout
particuliers.
C'est assez dire que la démocratie socialiste
en France a plus que le droit, l'impérieuse
obligation d'adapter sa méthode aux conditions
du régime politique où elle se meut. Elle trahi-
rait le premier de ses devoirs en se réfugiant
dans un pur verbalisme révolutionnaire pour se
dispenser des responsabilités et des charges
qu'impliquent la méthode réformiste et la pour-
suite des résultats prochains.
Elle sacrifierait du même coup les intérêts
primordiaux du prolétariat en se refusant à
l'effort qui doit peu à peu réaliser cet ensemble
d'améliorations que j'ai tâché de résumer en un
exact raccourci.
— 14 —
Mais comment le parti socialiste français
aura-t-il le droit de se réclamer du régime ré-
publicain, comment manie ra-t-il pratiquement
cet incomparable instrument de réformes, s'il
affecte de demeurer en dehors de la vie même
du parti républicain, s'il entend s'isoler dans le
rôle stérile de critique systématique ?
11 ne conquerra sur la nation l'autorité indis-
pensable à la réalisation de nos vues qu'à la
condition de ne demeurer étranger ni indiffé-
rent à aucune de ses émotions et de ses aspi-
rations.
S'agit-il de pplitique intérieure ?I1 lui faudra
prendre parti dans les batailles où la République
est engagée, formuler son avis, en s'inspirant
— et comment ferait-il autrement ? — de son
Idéal propre, mais aussi des besoins, des pen-
sées et des traditions de la démocratie républi-
caine, dont aussi bien il est le continuateur et
l'héritier.
Il ne se désintéressera ni du bon ordre des
finances publiques et de leur prospérité, condi-
tions premières de toute réforme sociale, ni du
maintien et du développement de la production
nationale. Travaux publics, améliorations des-
tinées à servir l'industrie, le commerce, l'agri-
culture, judicieux aménagement et mise en
valeur de notre domaine colonial : autant de
questions qui solliciteront son examen et retien-
dront son attention. Il sera le serviteur attentif
et passionné de la grandeur et de la prospérité
nationales.
Son patriotisme, d'autant plus sincère qu'il
— 15 —
répugne au fracas des déclamations politico-
chauvines, n'a rien à craindre de son ardent
amour de la paix et de l'humanité. Jusqu'à la
date inconnue où les gouvernements se seront
mis d'accord pour déposer ensemble le lourd
fardeau des dépenses militaires, le désarme-
ment isolé serait pis qu'une folie: un crime
contre l'Idéal même dont les socialistes saluent
dans la France le premier soldat. En même
temps qu'ils s'appliqueront à maintenir et à
affermir notre diplomatie dans les voies de la
paix, à tirer des conventions déjà passées tous
les résultats d'entente et d'union qu'elles com-
portent, à obtenir la conclusion de traités nou-
veaux qui resserrent entre les nations les liens
d'amitié et de solidarité, ils veilleront, avec un
soin égal, à préserver du péril de toute agres-
sion l'indépendance du pays par la puissance de
ses armes et la sûreté de ses alliances. En pré-
parant l'avenir, ils n'oublieront ni les devoirs
que leur crée le passé, ni les obligations que
leur impose le présent.
* *
Pour poursuivre avec succès cette politique
réaliste et idéale, pour lui faire produire tous
ses fruits, le parti socialiste doit nettement re-
vendiquer ses responsabilités.
Je n'ai pas dissimulé le but où il marche, et
je connais cet argument que le Socialisme peut,
qu'il doit même s'intituler révolutionnaire,
— 16 —
puisque en effet ce sera bien la plus réelle et
la plus profonde des révolutions que la dispa-
rition du salariat. Les mots ne me font pas peur,
mais je crains l'équivoque. Et quelle équivoque
plus fâcheuse que celle d'un parti masqué d'un
titre en contradiction formelle avec son esprit
et sa méthode ?
Si nous jugeons la violence condamnable au-
tant qu'inutile, si les réformes légales nous
paraissent à la fois l'objectif immédiat et le seul
procédé pratique pour nous rapprocher du but
lointain, ayons donc le courage, d'ailleurs fa-
cile, de nous appeler de notre nom et de nous
dire réformistes, puisque aussi bien nous le
sommes.
Poussons le courage jusqu'au bout; et, nous
étant prononcés pour la méthode réformiste,
osons en accepter les conditions et les consé-
quences.
Ce n'est pas d'hier que le parti socialiste
français a mis au premier plan de son pro-
gramme la conquête des pouvoirs publics ; il
n'a pas attendu aujourd'hui pour passer de la
théorie à l'acte, pour envoyer ses militants
dans les hôtels de ville, dans les assemblées
départementales, au Parlement ; il ne l'a pas
fait sans se résigner aux transactions journa-
lières qui sont la rançon même de l'action, sans
s'allier avec les partis voisins.
Par quelle aberration, s'étant avancé jusque-
là, persuadé plus que jamais de l'utilité et de la
nécessité d'une méthode qui a prouvé sa valeur
à l'expérience, la déserterait-il au moment
— 17 —
même qu'elle devient le plus efficace ? Par
quelle inconséquence accepterait-il de briguer
tous les mandats, sauf à s'interdire rigoureu-
sement de prendre, au Gouvernement, avec les
plus hautes responsabilités, le pouvoir le plus
certain ?
Un tel illogisme, s'il pouvait se prolonger,
aurait bientôt fait de ruiner le crédit et l'in-
fluence du parti assez faible, assez peu sûr de
lui-même pour le commettre. Ajourner le
peuple à la date mystérieuse où un miracle
subit changera la face du monde — ou, jour par
jour, réforme par réforme, d'un effort patient et
tenace, conquérir pied à pied tous les progrès :
entre ce& deux méthodes, il faut choisir.
Fidèle à ses principes et à la méthode qui est
la sienne, également soucieux de ne pas susci-
ter d'espoirs chimériques et de ne pas manquer
à ses engagemenis, le socialisme réformiste
français saura assumer toutes les responsabi-
lités ; il ne se dérobera à aucune des charges
que lui impose le sentiment profond de ses de-
voirs envers son Idéal et son Pays.
— 19 —
1. — Le programme et la méthode
I
DISCOURS
PRONONCÉ A SAINT-MANDÉ, LE 30 MAI 1896
Citoyens,
En m'offrant la présidence de cette admirable
manifestation, les comités républicains socialis-
tes de la première circonscription du douzième
arrondissement et du quartier des Quinze -
Vingts m'ont fait un grand honneur dont je
ne saurais les remercier trop vivement. Mais
je ne répondrais pas au sentiment général, si je
me contentais d'exprimer à leurs représentants
autorisés, à leurs présidents, nos amis Lacham-
beaudieet Hayaux, mes sentiments de gratitude
personnellç. Je veux acquitter une dette du
parti socialiste en les remerciant, en son nom,
de lui avoir fourni l'occasion de prendre, en
cette inoubliable fête, une pleine conscience de
sa grandeur, de sa force et de ses devoirs.
— 20 —
En présence de tant d'élus du suffrage uni-
versel, auxquels je suis heureux de souhaiter
une fraternelle bienvenue, devant le concours
de ces mandataires des grandes villes et des
communes rurales accourus de tous les points
de la France pour porter témoignage de l'irré-
sistible mouvement qui entraîne la démocratie
française, ma pensée se reporte naturellement
aux jours de tristesse et d'épreuve, aux batailles
et aux défaites qui ont précédé et préparé cette
victoire.
Qu'il soit permis à un socialiste qui, ni par
son ancienneté, ni par ses services, n'est un
vétéran du parti, de se retourner vers les mili-
tants de la première heure, vers les apôtres qui
nous ont frayé la voie, et d'incliner l'hommage
des nouveaux venus et des jeunes devant les
Jules Guesde, les Vaillant, les Paul Brousse,
devant la mémoire de Benoît Malon, devant
tous ceux qui, depuis vingt ans, ont incarné et
incarnent encore dans leur nom les luttes et
les espérances du prolétariat organisé.
Ils ont connu les jours difficiles, la rancœur
des insuccès, l'amertume plus cruelle des divi-
sions fraticides. Mais ils étaient soutenus, em-
portés au-dessus de tous les obstacles par leur
foi invincible en la bonté, en la grandeur, en la
nécessité de leur cause.
Ils reçoivent aujourd'hui la juste récompense,
la seule qu'ils ambitionnent, de leur inlassable
persévérance. Le grain qu'ils ont jeté à pleines
mains a germé: la moisson sera fructueuse.
Mais, citoyens, nous ne remplirions pas toute
— 21 —
l'utilité d'une telle assemblée, nous ne répon-
drions pas à son attente, si sa réunion ne nous
fournissait qu'un prétexte à nous réjouir et à
nous féliciter. Pour un parti comme le nôtre,
chaque victoire constitue l'engagement de rem-
porter de nouveaux succès, et c'est dans le
triomphe même qu'il sied de songer a fortifier
les points faibles, à corriger les vices d'orga-
nisation, à prendre, en vue des luttes prochai-
nes, toutes les mesures capables de nous atta-
cher la victoire.
Citoyens, de tous les champs de bataille où
la France socialiste a rencontré la réaction capi-
taliste, le même cri a jailli: Union! Trêve aux
querelles d'école, oubli des dissensions intes-
tines! Contre l'ennemi commun, un seul cœur,
un seul esprit, une seule action !
Mais si cette formule, dictée par la vue claire
des nécessités pratiques autant que par le sen-
timent élevé de la subordination nécessaire de
l'individu à l'idée, ne soulève aucune objection
en théorie, elle a reçu dans l'application plus
d'une atteinte.
Comment s'étonner, en effet, si le conflit des
ambitions et des rivalités personnelles obscurcit
parfois la notion du devoir et si l'intérêt indivi-
duel est habile à découvrir les prétextes les plus
variés et parfois les plus séduisants pour colorer
sa résistance aux dures exigences de l'intérêt
général ? Mais plus de telles défaillances sont
naturelles et explicables, plus il importe que
— 22 —
notre parti se prémunisse contre le péril réel
qu'elles lui feraient courir.
Et qui donc pourrait se scandaliser que la
première preuve de sincérité exigée de quicon-
que ambitionnerait le titre de candidat socialiste
fût l'engagement d'honneur, signé par lui, de
se retirer de la lutte si, au premier tour, le
suffrage universel avait mieux traité que lui un
autre candidat socialiste ?
Une telle mesure, dictée par le souci exclusif
de l'intérêt général, appliquée sans distinction
à tous les candidats qui se réclameraient du
parti, aurait le double mérite de ne froisser la
dignité de personne, et de fournir contre les
infractions à la discipline une sanction qui,
pour être purement morale, n'en serait pas
moins efficace. Qui se déroberait à cet engage-
ment deviendrait par là même légitimement
suspect de rechercher la satisfaction exclusive
de son ambition. Qui l'aurait souscrit se trou-
verait lié. Comment, en effet, le corps électoral
accorderait-il crédit aux promesses d'un candi-
dat dont le premier acte public serait de violer
la promesse solennelle par lui librement consen-
tie à son parti ?
Mais, lorsqu'on songe à la mise en oeuvre de
cette mesure, apparaît une difficulté dont la
solution dépasse de beaucoup les proportions
de ce qu'il serait permis d'appeler un règle-
ment d'administration intérieure.
Un candidat socialiste a pris l'engagement
de se retirer devant tout autre candidat socia-
liste plus favorisé que lui, à merveille ! Mais
- 23 .—
que lui répondre si, mis en demeure de tenir
sa parole, il dénie à son heureux concurrent la
qualité de socialiste ? Où sera le critérium ?
Quel est, en d'autres termes, le programme
minimum dont l'acceptation s'impose à qui
revendique le titre de socialiste ?
La question est, à coup sûr, d'importance.
Sans avoir à aucun degré la prétention de la
trancher de mon autorité privée, je vous de-
mande la permission de faire connaître sur ce
sujet avec une entière liberté mon opinion toute
personnelle*
Au point de développement où en est arrivé
le parti socialiste, j'estime qu'il est de sçn inté-
rêt, comme de son devoir, de délimiter ses
frontières avec le plus de précision possible.
Où va le parti socialiste, par quelles voies se
propose-t-il d'atteindre son but ? Est-il vrai qu'il
ait pour objectif la suppression de la liberté, la
confiscation de la propriété individuelle ; pour
moyen, le recours à la force ?
C'est sous ces traits qu'à Pordinaire nos adver-
saires de tout ordre s'entendent pour présenter
la figure du parti socialiste. Mais n'apparaît-il
pas tout d'abord que tous les points de cette
prétendue définition, — suppression de la pro-
priété, recours à la force, — constituent l'anti-
nomie la plus grossière, la contradiction la plus
brutale tant avec nos doctrines qu'avec les faits ?
Est-ce que l'idée socialiste se ne résume pas
tout entière dans la volonté énergique d'assurer
à chaque être, au sein de la société, le dévelop-
pement intégral de sa personnalité ? Ce qui im-
- 24 -
plique nécessairement deux* conditions, dont
Tune est le facteur de l'autre: d'abord, l'appro-
priation individuelle des choses nécessaires à
la sécurité et au développement de l'individu,
c'est-à-dire la propriété ; ensuite la liberté, qui
n'est qu'un mot sonore et creux, si elle n'a pour
base et pour sauvegarde la propriété.
D'autre part, ce banquet même, qui réunit ce
soir des représentants de toutes les nuances du
parti socialiste, n'est-il pas l'affirmation la plus
nette de sa tactique, et jamais parti, en ce pays,
a-t-il plus que le nôtre rendu hommage et fait
confiance au suffrage universel ?
Mais cette double constatation, pour décisive
qu'elle soit aux yeux de tous les juges de bonne
foi, ne saurait nous suffire. Il faut pousser à
bout nos contradicteurs, il faut prendre corps à
corps l'équivoque qu'ils essaient d'entretenir,
il faut voir ce qu'il y a derrière ces déclamations
et quels sont en définitive les intérêts que s'ef-
forcent de sauvegarder contre nous les hommes
qui ont sans cesse à la bouchée les mots de
liberté et de propriété.
On a fait bien souvent le tableau de l'anarchie
capitaliste: il suffit, pour la caractériser d'un
mot, de constater que, dans ce régime, il n'y a
de sécurité pour personne. Agriculteurs, com-
merçants, industriels, travailleurs intellectuels
comme travailleurs manuels, sont livrés à tous
les hasards. Mais c'est de cet excès même du
mal que le collectivisme soutient que va jaillir
le salut.
— 25 —
Le collectivisme! J'ai prononcé ce mot plein
d'horreur dont l'incantation magique doit faire
se dresser contre nous les millions de travail-
leurs des villes et des champs que le socialisme
ne suffit décidément plus à apeurer.
Je ne veux, de l'idée collectiviste, dire qu'une
chose : c'est qu'elle n'est ni le produit de l'ima-
gination d'un rêveur, ni le résultat des concep-
tions d'un philosophe, mais la constatation pure
et simple des phénomènes qui se déroulent
sous nos yeux. On ne fait pas et on ne fera pas
le collectivisme : il se fait chaque jour, il est,
passez-moi le mot, la sécrétion du régime capi-
taliste.
Sous la double influence des progrès de la
science, dont le développement du machinisme
n'est que la traduction pratique, et de la concen-
tration des capitaux, nous assistons à l'expro-
priation des petits propriétaires, à la dissocia-
tion du travail et de la propriété, à la constitution
d'une féodalité nouvelle, qui, accumulant entre
ses mains la propriété des instruments de pro-
duction, deviendrait, par une lente mais impla-
cable progression, la maîtresse absolue de la
vie économique politique et morale du peuple
tout entier, réduit par elle à cette forme mo-
derne de l'esclavage qui s'appelle le salariat.
Eh bien ! le collectivisme proclame que le
salariat ne sera pas plus éternel que l'ont été
ces modes antérieurs de la servitude et de
l'exploitation humaine, qui se sont appelés l'es-
clavage et le servage.
Le collectivisme constate que le développe-
— 26 —
ment normal de la société capitaliste substitue
à la propriété individuelle, condition et sauve-
garde de la liberté, le monopole tyrannique
d'une minorité. Il ne se révolte point contre
Ces constatations, il s'incline devant elles. Il
ne prétend pas remonter le cours des siècles,
ni arrêter la transformation de l'humanité : il
se plie, au contraire, à ses règles ; et, puisque
c'est une loi de l'évolution sociologique que
tous les moyens de production et d'échange
passent de la forme de propriété individuelle à
celle de propriété capitaliste, toute sa préten-
tion est qu'au fur et à mesure que se consti-
tuent ces immenses propriétés capitalistes qui,
sous leur rayonnement, dessèchent et tuent la
petite propriété, la propriété individuelle, c'est
qu'au fur et à mesure la propriété sociale se
substitue à la propriété capitaliste.
Et voici que, me semble-t-il, je touche du
doigt le trait caractéristique du programme so-
cialiste.
N'est pas socialiste, à mon avis, quiconque
n'accepte pas la substitution nécessaire et pro-
gressive de la propriété sociale à la propriété
capitaliste. C'est dire qu'il ne saurait s'agir
seulement de la transformation de ces trois
catégories de moyens de production et d'échange
qu'on peut qualifier de classiques : le crédit ou
la banque, les transports par voie ferrée, les
exploitations minières. Voici à côté d'elles,
pour prendre un exemple qui ne saurait souffrir
de discussion, une industrie qui incontestable-
ment est mure dès à présent pour l'appropria-
— 27 -
tion sociale, parce que, monopolisée en quelques
mains, rapportant à ses exploiteurs des profits
énormes, caractérisée à la fois par le perfec-
tionnement de son machinisme et par la concen-
tration intense de ses capitaux, elle est toute
désignée pour fournir une matière féconde et
facile à l'exploitation sociale: j'entends parler
des raffineries de sucre.
C'est un exemple, ce n'est qu'un exemple ;
mais, en vérité, est-ce donc une si grande nou-
veauté, que cette régie nationale, qui demain
restituera à tous le profit indûment monopolisé
par quelques-uns ? Est-ce que déjà, — les repré-
sentants des municipalités socialistes qui m'é-
coûtent le savent bien, j'en avais encore hier
un exemple dans une commune nullement socia-
liste d'un de nos départements de l'Est, —
est-ce que déjà, en mettant la main sur la dis-
tribution de l'eau, de la lumière, de la force
motrice, sur l'organisation des transports, sur
le service en commun des machines agricoles,
nombre de petites collectivités urbaines et ru-
rales n'ont pas, dans leur sphère, substitué la
propriété sociale à la propriété capitaliste ?
Et cette socialisation progressive des diverses
catégories des moyens de production ne peut
être qu'un motif d'espérance et de joie pour les
millions d'êtres humains appelés ainsi à s'élever
par une progression que réglera, non pas le
caprice des hommes, mais la nature des choses,
de la condition de salariés à la qualité de copar-
ticipants des richesses sociales.
I
— 28 -
Et ce serait en vain qu'on essaierait d'excité*
contre le parti socialiste les alarmes des rares
favorisés qui réunissent encore dans leurs
mains l'instrument de production et le produit
intégral de leur travail. Ceux-là, ces petits pro-
priétaires, non seulement la transformation
poursuivie par le parti socialiste ne les menace
en rien, puisque leur propriété morcelée ne
saurait être l'objet d'une appropriation sociale,
mais ils recueilleront pour leur part, au même
titre que tous les autres membres de la société,
le bénéfice de l'incorporation successive dans
le domaine social des grandes industries.
Je dis « incorporation successive ». Nul socia-
liste n'a jamais rêvé, en effet, de transformer
d'un coup de baguette magique le régime capi-
taliste, ni d'édifier sur une table rase une so-
ciété toute nouvelle.
Vandervelde, réminent penseur, le grand
orateur belge, mettait, dans un article sur l'évo-
lution collectiviste, ses amis en garde contre
le danger des constructions à la fois trop hâtives
et trop arrêtées à une époque où la science
peut bouleverser tout d'un coup les éléments
mêmes de la vie, soit, comme l'évoquait un jour
notre grand chimiste Berlhelot, en transformant
de fond en comble les conditions de l'alimen-
tation, soit en modifiant profondément par des
applications inattendues du transport de la force
les conditions de l'industrie.
Et, citoyens, en tenant ce langage, notre ami
ne faisait que mettre en lumière les deux faces
du socialisme, ce qui constitue à la fois sa puis-
— 29 —
sance idéale et sa grandeur pratique. Nos philo-
sophes, nos idéologues — c'est un beau mot et
juste, employé à sa place — construisent des
systèmes : le collectivisme est un plan de société
idéal et complet.
Mais si nous regardons haut, toujours plus
haut, nous ne perdons point pied pour cela ;
nous gardons contact avec le sol résistant et
solide. Nous ne substituons point nos imagina-
tions aux réalités au milieu desquelles nous
nous mouvons, et chacune de nos réalisations
ne veut et ne doit être que la conséquence et le
résultat des phénomènes déjà accomplis.
Mais l'hypothèse est un des instruments né-
cessaires du progrès dans tous les ordres de
connaissance, et ce serait traduire ou plutôt
trahir d'une bien étrange manière l'enseigne-
ment des esprit géniaux qui, tels les Claude
Bernard, ont institué la méthode expérimentale,
que de prétendre contraindre le sociologue
comme le savant à rayer de ses papiers l'hypo-
thèse féconde.
Je ne sais lequel de nos adversaires, je crois
bien que c'était M. Méline lui-même, ne trouva
un jour rien de mieux, pour reprocher à notre
ami Jaurès la hardiesse de ses vues, que de le
qualifier de poète du socialisme. M. Méline ne
s'imaginait guère sans doute, en décochant ce
traita notre ami, qu'il lui faisait le plus bel et
le plus précieux éloge qui ait jamais été adressé
et à Jaurès et au parti qui est fier de le compter
clans ses rangs.
Oui, certes! poète, et dans la plus magnifique
- 30 —
acception du mot, l'orateur incomparable qui a
su faire vibrer l'âme de la démocratie ouvrière
et pay&anne sous les accents les plus émouvants
dont ait retenti depuis cent ans la tribune
française !
Mais il n'est pas donné à tous les partis de
susciter des poètes et de mériter d'être ainsi
défendus. Une cause perdue enveloppée du
double prestige de la tradition et du malheur
peut bien connaître un Berryer. Un peuple
soulevé pour la revendication de ses droits ou
pour la défense de son sol peut emprunter la
voix d'un Mirabeau, d'un Danton, ou, cent ans
plus tard, d'un Gambetta; mais la classe capi-
taliste, tout entière attachée à la défense de
ses intérêts matériels, sans idéal et sans croyan-
ces, ne saurait acheter de tout son or un avocat
dont la voix réussisse à émouvoir en sa faveur
les masses qu'elle exploite.
Si le socialisme domine aujourd'hui tous les
partis et les couvre de son ombre, s'il attire et
retient l'attention passionnée de tous les esprits
cultivés, s'il fait tressaillir tous les cœurs géné-
reux, c'est qu'il embrasse en sa vaste synthèse
toutes les manifestations de la vie, c'est que
rien de l'homme ne lui est étranger, c'est que
seul aujourd'hui il offre à notre appétit de jus-
tice et de bonheur un idéal purement humain
dégagé de tout dogme, — se séparant ainsi sans
confusion possible de ce socialisme chrétien
qui n'est qu'une piteuse contrefaçon du socia-
lisme, puisque, loin d'être l'agent de l'émanci-
pation humaine, il n'est que l'instrument de
— 31 —
domination et de règne d'une théocratie aux
abois.
Oui, le socialisme vise à assurer à chaque
être humain, par une transformation bienfai-
sante et d'ordre exclusivement naturel, ces
deux biens jumeaux: liberté et propriété, que
lui ravit la fatalité du régime capitaliste. Mais en
marquant ainsi le but poursuivi par notre parti,
j'ai répondu par avance au ridicule reproche
qui lui est si souvent jeté de n'attendre que de
la révolution violente le triomphe de ses idées.
Notre éminent ami Gabriel Deville, que le
quatrième arrondissement enverra dimanche
prochain siéger avec nous au groupe socialiste
de la Chambre, disait, il y a quelques jours,
avec autant de force que de précision, que ce
n'était point d'une minorité en révolte, mais de
la majorité consciente que nous pouvions tenir
la transformation sociale. Recourir à la force,
et pour qui, et contre qui? Républicains avant
tout, nous ne nourrissons point l'idée folle de
faire appel au prestige illusoire d'un prétendant
ou au sabre d'un dictateur pour faire triompher
nos doctrines.
Nous ne nous adressons qu'au suffrage uni-
versel ; c'est lui que nous avons l'ambition
d'affranchir économiquement et politiquement.
Nous ne réclamons que le droit de le persuader.
Et personne, j'imagine, ne nous prêtera l'inten-
tion bouffonne de recourir à des moyens révo-
lutionnaires contre un Sénat que des ministres
radicaux animés d'une volonté moins vacillante
eussent suffi à réduire à la raison.
- 32 -
Non, pour réaliser les réformes immédiates
susceptibles de soulager le sbrt de la classe
ouvrière et de la rendre ainsi plus apte à con-
quérir elle-même son émancipation, pour com-
mencer, dans les conditions déterminées par la
nature des choses, la socialisation des moyens
de production, il est nécessaire et suffisant au
parti socialiste de poursuivre par le suffrage
universel la conquête des pouvoirs publics.
Mais, en même temps que dans la commune,
dans le département, dans la nation, le socia-
lisme travaille à substituer la propriété sociale
à la propriété capitaliste, il ne saurait perdre
de vue le caractère général, international, que
le développement même des connaissances et
par suite des relations humaines a imprimé au
problème social. Ah ! je sais avec quelle hypo-
crisie nos adversaires ont essayé d'exploiter
contre nous l'entente internationale des travail-
leurs.
Eux, qui ne connaissent pas de frontières dès
qu'il s'agit de négocier de fructueux accords
entre agioteurs de toute race, ils ont poussé
des cris de pudeur effarouchée à la pensée que
des travailleurs qui ne parlent pas la même
langue peuvent se réunir pour s'entretenir de
leurs intérêts communs. Ils n'ont pas craint,
ces patriotes, de jeter la patrie dans nos querel-
les intérieures comme un argument commode
à la sauvegarde de leur cause. Mais le bon sens
public a fait justice de ces impudentes manœu-
vres. Ce n'est pas dans cette réunion, où s'af-
- 33 —
firment avec tant de force l'unité de pensée en
même temps que la variété d'aspect de notre
pays, non, ce i^est pas ici que j'ai besoin de
redire que jamais nous n'avons eu l'idée impie
et folle de briser, de rejeter loin de nous cet
incomparable instrument de progrès matériel
et moral, forgé par les siècles, qui s'appelle la
patrie française.
Non, à aucun moment, pas plus lorsque nous
recevrons dans quelques jours, avec la sympa-
thie et le respect qui lui sont dus, Liebknecht,
le combattant indéfectible de l'idée socialiste,
le vaillant défenseur du droit, qui, en 1871,
payait de sa liberté son admirable protestation
contre le crime de l'annexion de l'Alsace-Lor-
raine, que préparait le Chancelier de fer ; pas
plus lorsque nous recevrons le député allemand,
que lorsque nous nous rendrons dans quelques
semaines au Congrès international de Londres,
à aucun moment nous n oublierons qu'en même
temps qu'internationalistes nous sommes Fran-
çais et patriotes, Patriotes et internationalistes,
ce sont deux titres qu'avant nous les ancêtres de
la Révolution française ont su noblement allier 1 .
Tels sont, citoyens, à mon avis, les trois
points essentiels qui sont nécessaires et suffi-
sants pour caractériser un programme socialiste:
1. On sait que la loi sur les associations, que le ministère
de défense et d'action républicaine a fait voter en 1901,
ibroge expressément la loi réactionnaire de 1872 contre
l'Internationale des Travailleurs et réalise ainsi l'une des
'é formes les plus justement réclamées par le parti socialiste.
a.
— 34 —
intervention de l'Etat pour faire passer du do
maine capitaliste dans le domaine national les
diverses catégories des moyens de production
et d ? échange au furet à mesure qu'elles devien-
nent mures pour l'appropriation sociale; —
conquête des pouvoirs publics par le suffrage
universel ; — entente internationale des travail-
leurs.
Qu'un tel programme menace les intérêts des
hauts barons de l'agiotage et de la spéculation,
c'est son honneur et c'est sa force. Il ne frappe
les grands que pour libérer les petits. Sa raison
d'être, sa justification, c'est la défense de la
liberté et de la propriété individuelles enlevées
à beaucoup, menacées chez tous par les progrès
ininterrompus de la féodalité de l'or. En dépit
de toutes les calomnies, le suffrage universel
a compris qui nous étions, ce que nous voulions,
où nous allions. Chaque jour, il nous donne de
nouveaux témoignages de sa confiance. Cette
confiance, citoyens, nous impose de grands de-
voirs : nous saurons les remplir.
Citoyen Flaissières, et vous, citoyen Delory,
vous avez admirablement traduit, dans les deux
discours où vous preniez possession de la
mairie de Marseille et de la mairie de Lille, le
sentiment qui doit, à cette heure, nous inspirer
et nous dominer. Devant vos adversaires,
comme devant vos amis, vous avez pris l'enga-
gement d'administrer la cité conformément à
votre programme et à vos idées, mais sans
acception de personnes, avec la seule préoccu-
pation d'être impartial et équitable. Cet enga-
— 35 —
gement sera tenu, non seulement à Marseille et
à Lille, mais partout où des municipalités socia-
listes ont pris possession des hôtels de ville.
A l'heure où la France, écœurée de dix-huit
années d'impuissance et de corruption oppor-
tunistes, demande à tous les échos un gouver-
nement de progrès, de liberté et de justice, le
parti socialiste constitué se présente à elle.
Étranger aux coteries, libre de toute attache
avec le passé, irréductible sur les principes,
mais tolérant pour les personnes, uniquement
jaloux de soulager les misères et de calmer les
souffrances, en introduisant peu à peu dans
une société en proie à l'anarchie économique
la paix et l'ordre d'une organisation harmoni-
que, seul capable d'offrir à ce pays un idéal
moral et intellectuel qui satisfasse les esprits
et les cœurs, le parti socialiste peut sans crainte
élever la voix. Pour être invincible, il lui suffit
d'être unL
Citoyens, je lève mon verre à l'union du parti
socialiste, à la conquête par le socialisme des
pouvoirs publics, au triomphe de la République
sociale !
•«
— 36 —
II
DISCOURS
PRONONCÉ A FIRMINY LE 13 JANVIER 1902
Messieurs,
Je suis assuré de traduire fidèlement le sen-
timent de mes collègues comme j'exprime le
mien propre, en disant que nous emporterons
un souvenir ineffaçable du voyage que nous
venons de faire à travers votre département, et,
en particulier, de l'admirable réception que
nous réservaient aujourd'hui la ville de Firminy
et ses élus.
Rien ne pouvait nous être plus réconfortant
et plus doux que le spectacle qui nous est offert
depuis samedi, que l'accueil enthousiaste dont
la population de cette républicaine et laborieuse
région a, pendant ces deux journées, salué son
éminent représentant, l'orateur incomparable,
l'homme d'Etat émérite, le républicain coura-
geux et dévoué dont nous sommes fiers d'être
les collaborateurs.
La reconnaissance réfléchie de la démocratie,
autant que la rage impuissante des ennemis de
la République, permettent de mesurer la gran-
— 37 —
deur et la nécessité de la tache dont, depuis
plus de deux ans et demi, M. Waldeck-Rousseau
est le premier et le principal artisan.
Chacun de nous, à sa place et dans la limite
de ses attributions et de ses forces, lui a apporté
son plus absolu concours.
En insistant pour me laisser l'honneur et la
charge de prendre le premier la parole à ce
banquet , mes excellents amis et collègues ,
MM. le général André et de Lanessan, me per-
mettent de m'expliquer sur la part qu'à leurs
côtés j'ai prise à l'œuvre commune.
Ils offrent, et je les en remercie, au ministre
socialiste que je suis, parlant à nos amis socia-
listes de Firminy, l'occasion de définir une fois
de plus, en toute clarté et en toute précision,
le caractère et la portée de la collaboration so-
cialiste à l'œuvre gouvernementale.
Les dangers trop réels courus par la Répu-
blique ont été l'occasion naturelle de l'acces-
sion au pouvoir, à côté des représentants de
toutes les autres fractions du parti républicain,
d'un républicain socialiste.
Ce serait se leurrer étrangement que de tenir
le fait pour un incident ou un accident sans
lendemain comme sans précédent.
Il n'était, au fond, que la conclusion logique
et nécessaire de l'attitude observée et de la
conduite suivie depuis de longues années par
le parti socialiste français.
Le parti socialiste s'était, en effet, rendu
compte que, dans une république de suffrage
_ 38 —
universel, il serait plus vain encore que crimi-
nel de ne pas accepter la loi de la majorité et,
par un déconcertant paradoxe, d'attendre de je
ne sais quel hasard de la force le triomphe des
idées de justice et de paix;
Virilement, il s'était mis à l'œuvre pour l'édu-
cation des esprits et pour la conquête des pou-
voirs publics, et, si quelque désaccord appa-
raissait encore parfois entre les mots et les
actes, les actes pourtant étaient trop clairs pour
permettre aucun doute sur les intentions.
Ses représentants, dans les hôtels de ville,
dans les assemblées locales, au Parlement, dé-
ployaient un zèle efficace et une intelligente
activité pour obtenir des réalisations immé-
diates et préparer, plus sûrement que par de
sonores paroles, par des actes et des réformes,
la transformation qui était dans leurs vœux.
Le jour où M. Léon Bourgeois décidait avec
ses amis du parti radical d'inscrire dans sa
déclaration ministérielle et de poursuivre la
réforme fiscale, les députés socialistes, vous
vous en souvenez, mon cher Souhet, ne lui mé-
nageaient ni leur approbation ni leur concours.
Ils démontraient ce jour-là la fermeté de leur
esprit politique, et qu'ils étaient résolus à assu-
mer toutes les responsabilités qu'implique,
pour un parti digne de ce nom, l'acceptation
loyale de la participation à la vie publique.
Par quel sophisme distrairait-on de ces res-
ponsabilités les plus lourdes et les plus fécon*
des ? Et n'est-il pas évident que le parti socia-
liste, s'il veut rester un parti, n'a pas plus 1
— 39 —
droit de se dérober de propos délibéré aux
charges et aux responsabilités du gouverne-
ment, que le parti républicain ne serait autorisé
à lui en interdire systématiquement l'accès.
Mais si toute responsabilité traîne après elle
son cortège de charges et de soucis, celle du
gouvernement, précisément parce qu'elle est
de toutes la plus haute, ne va pas sans d'étroites
et d'impérieuses obligations.
« On gouverne avec son parti pour son
pays. » L'aphorisme n'a pas cessé d'être exact.
Il est, dans sa concision, tout un programme.
Le socialisme a de hautes ambitions. Son
idéal est le plus élevé et le plus noble qui puisse
faire battre un cœur d'homme, puisqu'il ne sera
complètement réalisé que par le développement
intégral de l'individu, affranchi des servitudes
de l'ignorance et du mal, et investi par sa par-
ticipation à la propriété sociale de la puissance
économique sans laquelle il n'est pas de liberté.
Mais ce n'est ni d'un Dieu, ni d'un Maître,
que le socialisme attend la libération de l'hu-
manité ; c'est des seules forces humaines, de
son libre et tenace effort, qu'il entend tenir la
victoire.
Ainsi il est engagé à mêler sans cesse à la
poursuite des fins idéales le souci des contin-
gences pratiques. Il ne lui est permis ni d'igno-
rer les obstacles qu'oppose à son essor l'intérêt
etle préjugé, plus fort que l'intérêt, ni d'oublier;
que le dédain des transactions n'est que le dé-
dain de l'action et de la vie.
Nous sommes des Français de 1902, et ce
— 40 —
n'est pas une notion négligeable que la connais-
sance du point précis de l'espace et du temps
où nous sommes situés. Elle détermine les con-
ditions exactes de notre activité.
Un parti qui veut transformer le monde se
doit d'abord de modifier le milieu où il se meut.
Et comment Tessaierait-il s'il ne commençait
»
par prendre conscience des besoins et des inté-
rêts de ce milieu ?
En vain il voudrait se payer de mots, lui et
les autres. Il court à la banqueroute s'il entend
s'acquitter avec des phrases vides et des for-
mules creuses; il n'échappera pas aux réalités
qui le pressent.
Si notre idéal ne doit jamais être absent de
notre pensée, il faut pourtant et d'abord garan-
tir la sécurité de la maison qui abrite, avec
l'idéal du lendemain, la réalité du jour.
Sur toutes les questions actuelles de politique
extérieure comme de politique intérieure, sur
celles qui intéressent notre développement éco-
nomique ou notre domaine colonial, comme
sur celles qui touchent à la défense nationale,
le parti socialiste est ainsi heureusement con-
damné à prendre position.
1 Les responsabilités qu'il s'est engagé à assu-
mer, du jour qu'il a pris figure de parti, ne lui
permettent de s'arrêter à une solution qu'après
avoir mûrement étudié tous ses éléments comme
aussi la répercussion qu'elle est susceptible
d'avoir sur la situation de la France dans le
monde. Étude qui, pour inspirée et vivifiée
qu'elle soit par nos vues d'avenir, par les
— 41 —
principes directeurs de notre doctrine républi-
caine et socialiste, n'en est pas moins comman-
dée par les conditions de fait, par les néces-
sités vitales qui s'imposent aux nations comme
aux individus.
Savoir allier la recherche constante du mieux,
la préoccupation incessante de l'idéal au souci
indispensable des réalités contingentes : tel est
le problème.
J'ai confiance que le parti socialiste saura le
résoudre, qu'il saura s'imposer la discipline
nécessaire à la vie et au développement d'un
grand parti. Je le souhaite ardemment pour mon
pays et pour la République. Et j'ose croire que
l'expérience qui vient de se poursuivre, les ré-
sultats qu'elle a apportés aux travailleurs, et
dont le bilan sera prochainement établi, ne
contribueront pas peu à maintenir le parti so-
cialiste dans la voie des réalisations pratiques,
par lesquelles s'annonce et se prépare l'avenir.
Dans le grand parti républicain réformiste,
que ce sera l'honneur du Cabinet actuel d'avoir
constitué et groupé en face du parti conserva-
teur que rallient publiquement à cette heure, à
la veille de la lutte électorale, les bataillons de
l'empire, de la royauté et du plébiscite, dans ce
grand parti républicain réformiste, les socia-
listes tiennent une place nécessaire ; ils lui ap-
portent une force et un élan incomparables.
Mais pour être efficaces, cet élan, cette force
ont besoin d'être réglés. J'ai dit comment il
réapparaissait qu'ils pouvaient l'être.
J'ai essayé, comme je l'ai toujours fait, à Fir-
- 42 —
miny aujourd'hui, comme hier à Lille, à Lens,
à Nouzon, de dégager la vérité et de servir ainsi
mon pays, la République, et l'idéal socialiste
qui est le mien.
Quelle que soit la place que m'assignent les
circonstances et mon devoir de socialiste fidèle
à mes idées et aux décisions de mon parti, je
n'aurai jamais ni d'autre souci, ni d'autre ambi-
tion.
Messieurs, je vous demande de vous joindre
à moi pour lever vos verres en l'honneur de la
Municipalité qui représente et qui défend, avec
tant de résolution et d'autorité, à l'hôtel-de-
ville de Firminy, les idée9 de progrès démo-
cratique et de justice sociale.
- 43 —
III
DISCOURS
PRONONCÉ A CARMAUX A LA FETE
ORGANISEE EN L'HONNEUR DE L'ÉLECTION DE JAURÈS
(12 OCTOBRE 1902)
Citoyens,
Sous aucun prétexte je n'aurais voulu être
absent de cette réunion fraternelle. C'est avec
un vrai plaisir que je me suis retrouvé dans
cette ville, si intimement mêlée depuis dix ans
à l'histoire de notre paru, dont la vue fait revi-
vre en moi tant de souvenirs.
Je tenais d'autant plus à répondre à l'invita-
tion de nos amis de Carmaux, qu'ils nous ont
réunis aujourd'hui pour fêter la revanche de
l'idée républicaine et socialiste sur le nom de
notre ami Jaurès.
Parmi les souvenirs que j'évoquais à l'instant,
un des plus chers est celui d'une froide jour-
née de janvier 1893, où je vins ici faire une
conférence pour le candidat qui portait notre
drapeau à une élection législative partielle. A
vrai dire, il n'avait guère besoin de mon con-
cours puisqu'il s'appelait Jaurès. Mais je sentais
- 44 —
une joie sincère à participer, si peu que ce fût,
à la rentrée au Parlement de l'ami duquel me
rapprochait, dès notre première rencontre
comme secrétaires d'âge au bureau provisoire
de la Chambre, en 1886, une sympathie vite
transformée en une communion d'idées et de
sentiments que le temps n'a fait que rendf e plus
solide et plus étroite. Certes nous avons eu,
nous avons, nous aurons sans doute encore des
dissidences de vues, inévitables chez deux
esprits libres qui ne consentent pas à sacrifier,
fût-ce à l'amitié la plus précieuse, l'indépen-
dance de leur jugement. Mais pour deux com-
pagnons de luttes, à jamais conquis au même
idéal, quelle sûreté et quel réconfort, dûs à de
longues années d'épreuves et de travaux com-
muns, de savoir que jamais la fraternité qui nous
unit ne pourra être rompue, parce que rien ne
peut altérer l'estime mutuelle d'où elle est née î
La République et le socialisme doivent une
gratitude particulière à cette circonscription
pour avoir rendu à Jaurès son poste d'honneur
et de combat. Ce n'est pas sans intention que
je rapproche la République et le socialisme.
Nous ne les avons, pour notre part, jamais sé-
parés. Les événements de ces dernières années
ont si intimement uni les efforts des socialistes
à ceux des autres républicains qu'ils ne seront
plus dissociés. A coup sûr, le parti socialiste
demeure l'avant-garde de l'armée républicaine,
mais l'avant-garde fait partie de l'armée : sa
place y est marquée.
— 45 -
Cette situation nouvelle crée, si je ne m'a-
buse, des devoirs nouveaux et au parti socialiste
et au parti républicain.
Entré plus délibérément que jamais dans la
voie des réalisations pratiques et de Faction
efficace, notre parti se doit à lui-même, il doit
au pays dont il a l'ambition de transformer et
de diriger les destinées, une sincérité sans am-
bage sur sa méthode et ses procédés.
En possession de ces deux instruments de
progrès indéfini, le suffrage universel et la
République, il ne saurait, sans enfantillage et
sans duperie, s'attacher à des formules qu'on
agite toujours pour, heureusement, ne s'en
servir jamais. Il est, il ne peut être que le parti
des moyens et des solutions pacifiques.
Il l'est dans la politique extérieure comme
dans la politique intérieure.
Ce n'est pas pusillanimité, mais sagesse, que
d'aborder avec une discrétion et une mesure
particulières les questions de politique étran-
gère. Tant d'intérêts sont en cause et de si
considérables, tant de combinaisons et de si
imprévues peuvent hanter l'esprit des gouver-
nements, sinon des peuples, qu'il convient de
ne pas s'exposer à jouer, contre son gré, le jeu
d'un adversaire.
Non que sur ces matières la franchise m'ef-
fraye. Je la tiens, en toute affaire, pour la
suprême habileté. Le danger n'est pas de faire
connaître sa pensée, mais de la faire mal con-
naître, et, pour n'en avoir montré qu'une face,
de permettre qu'on la dénature.
— 46 -
La République française veut la paix. Elle y
a toujours été étroitement attachée. Personne,
dans le monde, ne saurait, sans affronter le
ridicule, mettre en doute la sincérité et la
constance de résolutions qui ne coûtent rien à
la défense de nos légitimes intérêts ni au souci
de notre dignité.
Le devoir et l'honneur de la République, et
plus spécialement, j'ose le dire, de notre parti
dans la République, consistent précisément à
rechercher et à faire triompher les procédés
capables de résoudre dans la paix les conflits
que seule la guerre brutale paraissait jusqu'ici
susceptible de trancher. Il serait inexact de dire
qu'aucun progrès n'a été réalisé dans cette voie.
Ce n'est pas inutilement que des hommes de
nationalité et de langue diverses qui honorent
également l'humanité ont entrepris, à la fin du
siècle dernier, une croisade pour la paix. Le
congrès de la Haye n'a pas fait œuvre vaine.
C'est à nous, c'est aux socialistes du monde
entier, c'est à tous les hommes de bonne volonté
qui voient dans la guerre un phénomène plus
absurde encore qu'odieux de ne négliger rien
pour que lèvent et fructifient les germes de
raison, de justice et de paix semés à travers le
monde.
Tout conspire d'ailleurs à rendre impossible
le retour de ces vastes tueries où se sont anéan-
ties, sans profit pour l'humanité, tant de forces
et tant d'espérances. Le degré d'abominable
perfection où la science a amené les engins de
destruction est peut-être aujourd'hui notre plus
- 47 -
sûre garantie contre Thorreur d'une guerre
dont personne au monde ne se hasarderait à
prédire l'étendue des risques ni le résultat.
Les relations entre les peuples sont devenues,
d'autre part, si nombreuses et si complexes,
tant d'intérêts sont mêlés par dessus les fron-
tières, les questions économiques et sociales
ont pria si nettement le pas sur toutes les autres
et les dominent d'une si incontestable manière,
que l'éventualité d'une conflagration générale
avec toutes ses conséquences apparaît chaque
jour davantage comme un impossible cauche-
mar. Pour la reléguer définitivement dans le
domaine du rêve, il importe de multiplier les
conventions déjà si nombreuses qui lient les
nations par le nœud solide de l'intérêt récipro-
que. Le souci d'améliorer les communications
entre les peuples, d'assurer à chacun le respect
au dehors des droits de ses nationaux, a donné
naissance déjà à une foule de traités. Il s'en
faut que la matière soit épuisée. Le travail
attend sa législation internationale. Des négo-
ciations ont été entamées par les gouvernements
eux-mêmes pour aboutir sur certaines questions
— telle, par exemple, celle du travail de nuit
dans des industries déterminées, — à des
accords internationaux. Des suggestions ont été
faites qui n'ont pas toujours reçu l'a'ccueil
qu'elles méritaient, La diplomatie — même des
démocraties — est peu soucieuse encore de ces
tractations, soit qu'elle y soupçonne, non peut-
être parfois sans raison, des arrière-pensées po-
litiques, soit plutôt qu'elle n'éprouve qu'un goût
médiocre à poursuivre la solution de problèmes
qu'elle tient pour secondaires. Il faudra bien
pourtant quelle s'accoutume à leur donner leur
vraie place, qui est la première. Car c'est par ce
moyen seulement, en tissant entre les nations
la trame serrée de conventions qui règlent tous
leurs intérêts communs, que le monde en vien-
dra à ne même plus comprendre qu'il puisse
être question d'autres armes que celles de la
raison et de l'équité pour dénouer les conflits,
aussi bien entre les nations qu'entre les indi-
vidus.
Et ainsi lentement surgit et se précise dans
les consciences l'image d'un avenir qui, non
content désormais d'ignorer les brutales mécon-
naissances du droit des peuples, réserve encore
aux nations qui les ont subies les réparations
• nécessaires de la justice et du droit. Nous
laissons à d'autres les rodomontades stériles et
les piteuses fanfaronnades. Nous aimons trop le
peuple pour ne pas détester les démagogues.
Jamais peut-être ils ne furent à la fois si mépri-
sables et si dangereux que couverts du masque
du patriotisme.
L'échec qui les a accablés aux élections der-
nières ne saurait faire oublier au parti républi-
s devoirs impérieux que lui crée son
b.e. Une fois de plus, le bon sens, le
ment des travailleurs des champs et des
ai ont donné la victoire. Ce serait de sa
gratitude et folie que de ne pas le recon-
par une plus vive préoccupation des
es sociales.
— 49 —
La lutte où il est en ce moment engagé, et
que nous mènerons sans faiblir jusqu'au bout,
ne lui fera pas perdre de vue le reste de l'œuvre
à accomplir.
Je disais à la Chambre dernière, au nom du
Gouvernement précédent, qu'en discutant la
loi des retraites ouvrières après avoir voté la
loi des associations, le parti républicain touchait
aux deux pôles de sa politique et de son pro-
gramme. Je n'avais pas besoin des déclarations
faites hier au banquet du comité républicain du
Commerce et de l'Industrie par M. le président
du Conseil, pour être sûr que le ministère actuel,
qui a accepté avec tant de netteté et de résolu-
tion la première partie de l'héritage, n'est pas
disposé à répudier l'autre. La majorité républi-
caine sait bien, d'ailleurs, que c'est l'intérêt
primordial du régime républicain, comme son
honneur et sa force, de travailler sans relâche
à se rapprocher de l'idéal qu'acclament en lui
les foules laborieuses. La législature nouvelle
trouve sur le chantier quantité de projets d'or-
dre économique et social qui intéressent de
nombreuses catégories de travailleurs. Il ne
manque que le vote delà Chambre à la réforme
des patentes, qui diminue dans une mesure
appréciable les charges du petit commerce. La
loi des huit heures dans les mines, qui vous
ouche si directement, n'attend que Tapproba-
ion du Sénat, comme aussi l'amélioration de
a juridiction prud'hommale et son extension, si
lésirée, aux employés de commerce.
Une assemblée qui, depuis que la modification
— 50 -
de son recrutement en a fait la représentation
directe des intéressés, prend une importance
chaque jour plus grande, le Conseil supérieur
du travail, va aborder, dans sa session de no-
vembre, la question capitale de l'apprentissage.
Je n'ai pas besoin de la signaler à l'attention de
notre ami Jaurès, qui est, depuis trois ans, un
des membres les plus laborieux et les plus
actifs du Conseil. Elle offre un intérêt de pre-
mier ordre et pour la prospérité économique de
notre pays, et pour l'éducation du prolétariat
qui en est inséparable. C'est, sous une forme
particulière, la question de l'instruction obliga-
toire qui se pose. Le pays ne doit-il pas, dans
l'intérêt public autant que dans celui de l'enfant
qui sera demain un travailleur, faire en sorte
que l'ouvrier, quelle que soit la tâche qu'il aura
à accomplir, reçoive avant d'arriver à l'âge
d'homme une éducation professionnelle, soit
dans des établissements d'enseignement tech-
nique, soit à des cours dont la fréquentation
peut d'ailleurs se combiner avec le travail à
l'atelier ? La réponse est inscrite à l'enquête si
instructive dont la direction du travail a groupé
les éléments, et l'exemple de pays voisins, dont
la puissance industrielle nous est un constant
sujet de préoccupation, fournit un enseigne-
ment que nous saurons utiliser.
Vous ne serez pas surpris si, fidèle aux idées
que j'ai défendues, j'use de mon droit d'initiative
pour soumettre à la Chambre, dès la rentrée,
les deux projets que, ministre, j'avais déposés
sur l'amélioration et l'extension de la loi de
— 51 -
1884 sur les syndicats professionnels et sur le
règlement amiable des différends du travail.
Tous deux s'inspirent, vous le savez, de cette
conception générale qui a été et qui reste le
principe directeur de mon action : la nécessité
pressante de l'organisation ouvrière. Sans elle
le prolétariat demeure à l'état de poussière
livrée à tous les vents, à toutes les incertitudes,
à tous les hasards. Par elle il prend conscience
de sa force, et aussi de ses responsabilités
Dans ses syndicats, dans ses bourses du travail,
dans ses associations de tout genre, il apprend,
pour son plus grand profit, comme pour celui
du pays tout entier, à se mesurer avec les réa-
lités, à régler son action et sa marche.
Reste une question que, d'accord avec notre
ami Guieysse, qui en fut le rapporteur, je tiens
à poser sans retard devant la Chambre. C'est
celle des retraites ouvrières. Le principe en a
été voté par la dernière législature. Il importe
que celle-ci aboutisse au vote d'une loi. Nous
nous sommes de loin laissé distancer par nos
voisins allemands. Que leur exemple du moins
nous serve. Je sais les critiques qui ont été
dirigées par quelques-uns de nos amis contre la
contribution de l'ouvrier à la retraite, par pres-
que tous nos adversaires contre le principe de
l'obligation. Je crains de ne pas me tromper en
disant que Ton ne fera rien que des déclama-
tions si, sur ces deux points essentiels, on se
refuse à entendre les leçons de l'expérience la
plus récente et la plus proche. Des critiques
trop peu informés ou trop habiles se sont éver-
- 52 -
tués à créer je ne sais quelle antinomie entre
l'organisation des retraites et le développement
de la mutualité. C'est le contraire qui est la
vérité : intermédiaires naturels et indiqués entre
les citoyens et l'Etat, les sociétés de secours
mutuels puiseront dans le fonctionnement de
la loi des éléments nouveaux de prospérité et
d'influence. En une de ces formules lumineuses
autant qu'exactes dont il est coutumier,
M. Waldeck-Rousseau a fidèlement résumé sur
ce point le sens et la portée du projet en disant
qu'il organise « la liberté dans l'obligation ».
L'idée maîtresse de la loi est d'ailleurs à la fois
trop belle et trop juste, elle répond trop com-
plètement aux vœux de ce pays laborieux et
économe, épris de justice et de sécurité, pour
que son triomphe définitif et prochain ne soit
pas assuré.
Personne ici, j'en suis sûr, ne songera à me
reprocher de m'êîre aujourd'hui, au milieu même
des préoccupations qui vous sollicitent si natu-
rellement et dont l'écho retentit dans la France
entière, particulièrement appliqué à définir une
partie au moins de l'œuvre générale qui incombe
immédiatement et à notre parti et au parti répu-
blicain. Je vois autour de moi assez d'orateurs
éloquents qui sauront, mieux que je ne l'aurais
pu faire, rappeler nos principes et notre idéal
communs, et peut-être marquer par quels traits
notre parti se caractérise et se différencie de
tous les autres. Au lendemain d'élections où
l'union de toutes les fractions républicaines a
assuré la victoire de la démocratie, à la veille
— 53 —
du jour où leâ représentants du pays vont se
réunir pour entreprendre une tâche qui ne sera
menée à bien que par l'entente indissoluble de
tous les républicains, il ne m'a paru ni inutile
ni opportun de m'attacher moins à ce qui peut
les séparer qu'à ce qui doit les réunir.
Pour nous, si nous étions assez heureux pour,
dans la législature qui s'ouvre, faire aboutir les
réformes que je viens d'esquisser, nous pour-
rions sans inquiétude attendre sur notre œuvre
le jugement du parti socialiste, le verdict de
tous les travailleurs conscients. Nous n'aurons
chance d'y réussir qu'en mettant au service de
notre démocratie laborieuse et pacifique ces
deux forces irrésistibles qui s'appellent et se
complètent l'une l'autre: l'action ordonnée et
féconde du parti socialiste ; l'union du parti
républicain.
— 5i —
IV
DISCOURS
PRONONCÉ DANS LE XII e ARRONDISSEMENT
LE 3 DÉCEMBRE 1902
Citoyens,
Cette réunion est avant tout une manifesta-
tion de joie et de gratitude républicaines.
De la période électorale dont elle a pour
objet de fêter le résultat, je ne veux me rappeler
que le spectacle d'union, de dévouement à l'idée
offert par les républicains de toutes nuances,
par les socialistes de toutes écoles.
Vous m'excuserez si je ne cite pas de noms;
Fénumération serait trop longue. Merci à vous
tous, militants de cette bataille, qui êtes venus
ici ce soir. La victoire n'a été celle ni d'un
homme, ni d'un groupe, mais bien de la Répu-
blique elle-même. 11 sied d'en rapporter l'hon-
neur à tous les combattants venus de tous les
points de l'horizon républicain, fraternellement
unis dans l'amour de la démocratie, dans l'hor-
reur de la démagogie nationaliste et cléricale.
Si la nécessité de défendre la République
— 55 —
contre l'attaque la plus violente et la plus hypo-
crite qu'elle eût depuis longtemps subie, a ras-
semblé autour de son drapeau tous les républi-
cains de cette circonscription, il n'en est pas
moins vrai que des idées nettes, qu'un pro-
gramme précis ont été affirmés sur le nom de
votre élu. Voulez-vous me permettre de les
rappeler en quelques mots ce soir?
Le siècle dernier a été rempli, au point de vue
économique, par la révolution industrielle, née
des progrès prodigieux des sciences. D'une
part, la concentration des capitaux, le dévelop-
pement du machinisme, de l'autre la réunion
dans les usines de groupements considérables
de travailleurs, en ont été les caractéristiques.
De cette révolution est issu le mouvement ou-
vrier moderne ; il a trouvé dans le parti socia-
liste son expression politique. L'originalité, en
effet, de notre parti, sa grandeur, ce qui le dis-
lingue sans confusion possible de tous les autres
partis démocratiques et populaires, c'est qu'il
soit par définition le parti de l'affranchissement
économique et de l'émancipation ouvrière.
Il ne saurait arriver au but qu'il s'est donné,
ou, pour être plus exact, que les conditions
mêmes de sa naissance et de son développe-
ment lui ont assigné, sans tenir compte de son
milieu. Il est de son temps et de son pays; il en
partage les faiblesses et les grandeurs. Si l'idéal
qu'il vise, si souvent et si nettement précisé
par nous, lui communique une puissance et un
élan incomparables, encore est-il condamné,
pour franchir les étapes qui l'en séparent, à se
- 56 —
plier aux contingences sociales et politiques au
milieu desquelles il évolue.
Visant à assurer à chaque homme son déve
loppement intégral, à abolir tout ce qu'ajoutent
d'amertume et de misère aux inégalités natu
relies les injustices sociales, le socialisme a
pour instrument nécessaire la démocratie, le
gouvernement de tous par tous. C'est dire qu'il
se rattache par des liens étroits et indestruc
tibles à la Révolution française et au régime
qui l'incarne : la République. La République est
la formule politique du socialisme, comme le
socialisme est l'expression économique et so-
ciale de la République.
Du jour où le parti socialiste prend figure
de parti politique, il s'associe à la bonne et
à la mauvaise fortune d'un régime dont il ne
peut réclamer les avantages et les bénéfices
sans en accepter les responsabilités et les
charges. Tout en demeurant lui-même, en gar-
dant son aspect original et sa vie personnelle, il
est appelé à entrer en relations et en accord
avec les autres partis démocratiques, à prendre
sa part dans la gestion des intérêts généraux
du pays, à sortir des limites où l'eut enfermé le
souci exclusif, et par là même mal compris, des
intérêts particuliers, corporatifs, dont la pré-
occupation fut sa première raison d'être.
Dans son remarquable ouvrage « Socialisme
d'opposition, Socialisme de Gouvernement »,
mon ami, M. Joseph Sarraute a montré avec
une précision et une force singulières que la
notion de la lutte de classe attachée au régime
- 57 —
social actuel est fausse autant que dangereuse,
si on l'isole de sa complémentaire, la solidarité
des classes.
Pour n'examiner le problème que de notre
point de vue particulier à nous Français, tous
les membres de cette grande association maté-
rielle et morale qu'est la nation française sont —
et seront de plus en plus — intéressés à sauve-
garder ces biens sociaux qui s'appellent la sta-
bilité, la prospérité, l'indépendance nationales
sous toutes leurs formes. Il n'en est aucun
qu'ils puissent laisser péricliter sans en res-
sentir un dommage personnel et direct.
Croit-on que les travailleurs — je dis les plus
humbles — puissent demeurer indifférents et
comme étrangers auxtroubles qui déchireraient
le pays, et, pour parler net, se désintéresser du
maintien de l'ordre et du respect de la légalité ?
Il n'est pas besoin, hélas, de remonter très haut
le cours de notre histoire pour s'assurer que
les victimes les plus nombreuses de nos dis-
cordes civiles, des coups d'État et des révolu-
tions furent les travailleurs. Les larges saignées
faites dans leurs rangs rougissent les pages de
notre histoire intérieure.
Tiendront-ils pour négligeable le bon amé-
nagement des finances publiques, le judicieux
emploi des deniers des contribuables? Pas
d'argent, pas de réformes. Aussi le devoir étroit
des élus socialistes est-il d'apporter une vigi-
lance inquiète à l'examen de tous les chapitres
du budget. Et ils jugeront, je pense, un peu
puéril, après en avoir discuté et voté tous les
— 58 —
détails, d'en repousser l'ensemble ou du moins
de s'abstenir sous prétexte d'orthodoxie.
L'accroissement des forces productives et de
la fortune du pays, la mise en valeur de ses ri-
chesses naturelles et de son domaine colonial,
sont pour les travailleurs autant de questions
vitales.
Oui, les Français, tous les Français ont un
même intérêt à ce que la France soit riche, à
ce qu'elle soit forte, forte non seulement de ses
alliances, de sa puissance militaire et finan-
cière, mais aussi du prestige que conquiert
devant le monde une grande nation nettement
pacifique et résolue à ne mettre jamais sa force
qu'au service du droit.
Ainsi se dessine et se caractérise nettement
la physionomie de la démocratie socialiste, dis-
tinguée de tous les autres partis par son souci
originel du mouvement ouvrier et de l'émanci-
pation économique, rattachée à la tradition ré-
volutionnaire, aux institutions et aux autres
fractions républicaines par la nette vision de
nécessités politiques qui sont pour elle des
conditions de vie.
Elle tend, dès lors, à concilier dans une ac-
tion commune et les démocrates mieux infor-
més des questions ouvrières et les socialistes
plus conscients des obligations et des respon-
sabilités d'une grande démocratie qui veut
vivre.
Si le socialisme u'a le droit d'attendre son
triomphe que des moyens mis à sa disposition
par la démocratie, il a le devoir de n'en négli-
— 59 —
ger aucun. Le parti socialiste ne saurait sans
s'abandonner lui-même, sans se rendre coupable
d'une faiblesse voisine de la trahison, éluder
aucune responsabilité, se dérober à aucune
charge. Son devoir est de devenir de pluis en
plus un parti d'organisation, de gouvernement,
et, par des moyens pacifiques, sous la loi répu-
blicaine, de transformer la doctrine socialiste
de formule stérile en réalité vivante.
Le premier devoir d'un parti, comme son
premier mérite, c'est d'avoir le courage de ses
opinions. On n'aspire pas à gouverner les
hommes, on n'a pas la prétention de travailler à
leur bonheur quand on ne sait pas — ou quand
on n'ose pas — dire avec précision où Ton va et
par quel chemin.
Si le parti socialiste doit être un parti en
marge de la loi, se jugeant lui-même mineur,
se refusant aux obligations de l'action, satisfait
de donner à d'autres un appui conditionnel, s'il
pouvait, par impossible, se résigner à ce rôle,
il faudrait qu'il eût le courage de le confesser.
Si, au contraire, dédaigneux de toute équi-
voque, il regarde en face et réclame sans peur
la charge et la responsabilité de prendre, sous
son nom et par ses hommes, une part de l'action
commune, s'il n'entend pas se borner au rôle de
conseil et de critique, sauf à laisser à d'autres
les difficultés et l'honneur des réalisations, il
faut qu'il le proclame avec une égale franchise.
Le prochain congrès sera pour notre parti
une occasion décisive et inéluctable de faire son
choix définitif entre les deux méthodes qui le
— 60 —
sollicitent. Et si, comme j'en ai la confiance, il
a déjà fait son choix ; si, voulant agir, il accepte
les responsabilités inséparables de Faction, il
saura mettre d'accord la théorie et la pratique,
et appliquer jusqu'au bout et dans toutes ses
conséquences la méthode réformiste.
— 61 —
2. — Professions de foi
I
PROFESSION DE FOI
ADRESSÉE AUX ÉLECTEURS
DE LA l re CIRCONSCRIPTION DU XII e ARRONDISSEMENT
(RENOUVELLEMENT DE LA CHAMBRE, 1893)
Citoyens,
Je viens vous demander le renouvellement
lu mandat que vos suffrages m'ont confié il y a
[uatre ans.
J'ai conscience de l'avoir rempli avec loyauté.
Je n'ai rien à modifier du programme au bas
[uquel nous avons, en 1889, apposé, vous et
aoi, nos signatures. Qu'il me soit permis seu-
sment de préciser ici les idées supérieures qui
inspirent et le vivifient.
La République a mis vingt années à réduire
l'aveu de leur impuissance les partisans des
égimes morts. Forte du consentement général,
ire de son avenir, elle n'a plus le droit de
attarder à la défense d'un principe qui n'est pas
— 62 —
menacé. De nouveaux devoirs s'imposent à elle.
La Révolution française trouva le serf courbé
sur la glèbe. Elle le redressa, elle en fit un
homme libre.
En 1848, la République fit de chaque Français
un citoyen en lui donnant le droit de vote.
Bénéficiaires des œuvres de nos pères, héri-
tiers de leurs principes, nous avons pour devoir
de poursuivre et de compléter leur tâche en
facilitant, au lieu de les contrarier, les trans-
formations nécessaires.
La question sociale est la question des élec-
tion de 1893.
En vain les pourvus et les satisfaits tentent
de reculer dans un avenir indéterminé une solu-
tion qui menace leur jouissance égoïste; en vain
les défenseurs intéressés des iniquités économi-
ques jettent sur le socialisme la raillerie et la
calomnie; il dépend de notre fermeté, de notre
sagesse et de notre union d'avancer l'heure iné-
vitable où chaque travailleur touchera le produit
intégral de son labeur, où l'ordre, l'harmonie et
la justice régleront la production et la réparti-
tion abandonnées à l'arbitraire du hasard.
Ce n'est point d'un coup de baguette, par un
miracle ni par un coup de force, que s'opérera
la transformation de l'état social ; c'est par la
volonté intelligente et persévérante de tous ceux
qui en sont victimes: commerçants expropriés
par la concentration des capitaux; rentiers
dépouillés par les krachs financiers ; patrons
rançonnés par l'usure ; travailleurs des bras el
du cerveau exploités sans limites.
— 63 —
Un scandale sans précédents a jeté sur le mal
qui nous ronge une lumière éclatante. L'affaire
du Panama a montré toutes les forces sociales
de ce pays au service et sous les ordres de la
haute finance.
C'est contre elle qu'il nous faut concentrer
nos efforts. La nation doit reprendre, sur les
barons de cette nouvelle féodalité cosmopolite,
les forteresses qu'ils lui ont ravies pour la do-
miner: la Banque de France, les chemins de
fer, les mines.
En même temps que cette besogne nécessaire,
la Chambre prochaine devra poursuivre une
tâche parallèle : affranchir le travailleur de
toutes les entraves dont la loi l'enchaîne, par
la refonte de notre législation économique et de
notre système fiscal.
Mais toutes ces réformes sont condamnées à
un avortement certain si la revision par une
Constituante ne donne pas enfin à ce pays l'in-
strument nécessaire du progrès : une Constitu-
tion démocratique où le gouvernement du
peuple par le peuple devienne une vérité
Citoyens,
Cette politique pacifique et réformatrice, vous
l'avez approuvée de vos votes, il y a quatre ans.
Depuis 1889, je l'ai défendue sans relâche,
par la parole et par la plume, dans la presse, à
la tribune de la Chambre, d'un bout à l'autre
de la France.
Elle a provoqué dans le pays un puissant
— 6'* —
courant d'opinion. Elle a conquis l'adhésion d'un
grand nombre de comités. C'est d'elle que se
réclament auprès des électeurs les républicains
socialistes.
Je la soumets, avec confiance, à l'approbation
de tous les républicains de bonne foi et de
bonne volonté, qui veulent détourner de ce pays
les hasards d'une révolution, en travaillant à
l'évolution sociale.
II
PROFESSION DE FOI
ADRESSÉE AUX ÉLECTEURS
DE LA l re CIRCONSCRIPTION DU XII e ARRONDISSEMENT
(RENOUVELLEMENT DE LA CHAMBRE, 1898)
Citoyens,
En me présentant pour la troisième fois à vos
suffrages, je livre avec confiance à votre jugement
la politique que depuis quatre ans j'ai suivie.
Les destinées de notre pays, sa puissance
matérielle, sa grandeur morale, sont intimement
liées au sort du combat qui, dans la société
actuelle, arme l'une contre l'autre la plouto-
cratie parasite et la démocratie laborieuse.
Nous sommes avec la démocratie contre la
ploutocratie.
— 65 —
Nous avons la volonté ferme de ne rien négli-
ger pour faire sortir le plus vite et le moins
douloureusement possible Tordre socialiste de
l'anarchie capitaliste.
A cette noble tâche, le parti républicain socia-
liste a consacré dans le Parlement et dans le
pays toutes les forces de ses militants. Le
succès de sa propagande, le progrès incontesté
de ses doctrines, dans les campagnes comme
dans les villes, l'ont amplement vengé des
calomnies par où ses adversaires ont inutile-
ment tenté de dénaturer ses intentions et de
travestir ses idées.
Pour lui barrer la route, ils ont fait appel à
la peur, ils ont agité des mots. Nous avons fait
| appel à la raison, nous avons expliqué les mots.
; Le suffrage universel nous a entendus : il nous
| a compris.
Les petits patrons, les petits commerçants
expropriés par la concentration de la grande
industrie et des grands magasins, les modestes
rentiers détroussés par les agioteurs, les sala-
riés de tout ordre, livrés sans ombre de garan-
tie au bon plaisir des nouveaux seigneurs delà
féodalité industrielle, financière et terrienne, ne
considéreront jamais comme une atteinte à la
propriété individuelle la restitution à la nation
des moyens de production monopolisés par une
poignée d'individus dont l'insolente richesse
n'est faite que des dépouilles de milliers de
petits propriétaires.
Aucune calomnie ne persuadera les travail-
leurs, fils de la Révolution, qu'il soit difficile
— 66 —
d'allier à l'amour passionné de la patrie française
le souci de l'humanité, et qu'ils n'aient pas le
droit d'opposer, pour la paix du monde, à la
coalition des financiers cosmopolites, l'entente
internationale des travailleurs.
A qui oserait encore jeter au parti républicain
socialiste le reproche d'être un parti de violence
et de destruction, quelle plus éloquente ré-
ponse, quelle plus forte démonstration de son
action réglée et légale que le mouvement syn-
dical qui a fait surgir et vivre la Verrerie ou-
vrière, que le mouvement politique qui, à cette
heure même, dans près de trois cents circons-
criptions, présente le programme socialiste au
suffrage universel.
Citoyens, nous poursuivrons avec une indi-
cible persévérance la tâche que nous nous
sommes assignée.
Non contents d'affirmerjnos principes propres,
nous défendrons énergiquement contre les en-
treprises réactionnaires le patrimoine commun
de tous les républicains : laïcité de l'enseigne-
ment, libertés syndicales et politiques.
Nous persisterons à réclamer une politique
extérieure conforme aux traditions, à la dignité
et aux intérêts de la France républicaine, égale-
ment éloignée des aventures et des défaillances-
La revision d'une Constitution faite à contre-
sens de l'esprit républicain, le changement des
principes d'une organisation judiciaire décré-
pite, l'extension des droits de la femme s'im-
posent à la législature prochaine.
Le programme que j'ai signé et qui constitue
— $7 —
le contrat qui m'engage et me lie envers le corps
électoral, renferme le détail des réformes néces-
saires.
Il en est deux que le Parlement devra d'abord
mener à bonne fin.
L'allégement des charges militaires par la
réduction à deux ans au maximum de la durée
du temps de service ne saurait être différé.
Réclamée dès 1871 par un général républicain,
Faidherbe, cette réforme aura le double mérite,
sans affaiblir la défense, d'augmenter les forces
productives du pays et de contribuer à imprimer
à notre armée le caractère essentiel de grande
école nationale.
La société actuelle ne peut refuser de garan-
tir aux vieillards le droit à la vie par la création
d'une Caisse nationale de prévoyance. Le parti
républicain socialiste s'attachera , avec une
obstination inlassable, à la conquête de cette
importante amélioration, ardemment souhaitée
par les travailleurs. Il en demandera les res-
sources à une refonte décisive de notre système
fiscal, par la suppression des quatre contribu-
tions et l'introduction de l'impôt progressif sur
le revenu et sur les successions. Ainsi, notre
parti préparera l'avenir par l'amélioration inces-
sante du présent.
En assurant au travailleur la sécurité et la
dignité de sa vieillesse, en atténuant les charges
militaires, en mieux répartissant les charges
fiscales sous lesquelles ploie notre production,
il rendra à notre industrie, à notre commerce,
à notre agriculture, plus d'élasticité et de res-
- 68 -
sort pour soutenir la lutte si acharnée, si rude
contre la concurrence étrangère. Il prouvera,
par le fait, qu'il sait unir à la préoccupation des
vastes transformations d'avenir la vue nette des
réformes immédiates.
Citoyens, cette politique, tout imprégnée
d'idéal, en même temps que pénétrée des néces-
sités pratiques, votre député n'a cessé de la
servir et de la défendre.
En vous demandant de me maintenir au poste
d'honneur et de combat où votre estime m'a
appelé, je n'ignore pas à quoi je m'engage.
Fort de votre confiance, je saurai remplir
mon devoir.
III
PROFESSION DE FOI
adressée aux électeurs
de la l re circonscription du xii arrondissement
(renouvellement de la chambre, 1902)
Citoyens,
Le vote que vous émettrez le 27 avril aura
une double signification : il sera une apprécia-
tion du passé et une indication pour l'avenir.
Certain de n'avoir jamais considéré que l'in-
térêt supérieur de la République, et d'être in-
1
1
— 69 —
variablement demeuré fidèle au contrat que
nous avons passé en 1889, et deux fois déjà re-
nouvelé, j'attends, en toute sécurité, sur la con-
duite que j'ai tenue, le jugement d'électeurs
que je connais et qui, depuis douze ans passés,
ont appris à me connaître.
Ce sera l'honneur de ma vie d'avoir été ap-
pelé, aux côtés de l'homme d'Etat dont le parti
républicain est si justement fier, à servir
l'œuvre de défense et d'action républicaines qui
a rempli, depuis le 25 juin 1899, l'histoire de
ce pays.
Une faiblesse prolongée avait encouragé les
conspirations et ranimé des espérances fac-
tieuses. Quelques mois ont suffi pour donner
au pays la conscience qu'il avait à sa tète un
gouvernement.
Des services rendus par ce ministère, le
moindre n'est pas sans doute d'avoir renoué les
traditions de notre parti. Si le Cabinet Wal-
deck-Rousseau a duré, s'il a su constituer et
maintenir une majorité, c'est qu'il a agi. Tous
les grands intérêts nationaux ont trouvé en lui
un serviteur avisé et actif: la loi sur la marine
archande, le projet de grands travaux publics,
u vote et à la préparation desquels j'ai eu une
part, en sont deux preuves entre tant d'autres.
Ne promettant que ce qu'il était en mesure
e tenir, notre ministère a dégagé la parole des
abinets précédents, en faisant aboutir des Te-
rmes inscrites, depuis plusieurs législatures,
l'ordre du jour du Parlement. Il a pris l'ini-
tive de lois politiques et sociales comme la
— 70 —
loi sur les associations, dont les événements
avaient démontré l'urgence.
Il a estimé que le plus sûr moyen de détour-
ner le peuple des pièges qui lui étaient tendus,
c'était de lui prouver par des actes la sollici-
tude efficace du Gouvernement de la Répu-
blique pour l'amélioration de son sort.
Ministre du Commerce, ayant dans mes attri-
butions les organes administratifs du Travail,
de l'Assurance et de la Prévoyance sociales,
érigés par nies soins en deux directions, l'hon-
neur et la charge m'incombèrent particulière-
ment de toutes les mesures — lois, décrets, rè-
glements, circulaires — destinées à améliorer
la condition des travailleurs, à prévenir ou à
atténuer les risques quotidiens dont ils sont
menacés.
Pour accomplir cette tâche, je n'ai eu qu'à
mettre en œuvre les idées que vous m'avez si
souvent entendu développer. Permis à des ad-
versaires de reprocher à votre élu à coups d'in-
jures grossières ou d'insinuations laborieuse-
ment limées, d'avoir modifié au pouvoir son
attitude et ses conceptions. Ce n'est pas à vous
qu'il est nécessaire de démontrer la fausseté et
la niaiserie de ces accusations.
Républicain socialiste, je me présentais à
cette circonscription en 1889; républicain socia-
liste, je me représente devant elle en 1902.
Aujourd'hui comme alors, je suis l'adversaire
résolu de tous les moyens violents, depuis la
propagande par le fait jusqu'à la grève générale
dont je dénonçais, dans nos réunions électo-
— 71 —
raies de 1893, les périlleuses illusions. Aujour-
d'hui comme alors, je suis le partisan convaincu
de la méthode réformiste appliquée à préparer
et à rapprocher l'avènement de notre idéal de
bonté, de justice et de liberté par l'abolition
méthodique et suivie des iniquités et des servi-
tudes du présent.
Ce n'est pas hier, c'est en 1893, que j'indi-
quais au parti socialiste son devoir de placer au
premier rang de ses préoccupations le souci de
notre politique extérieure et de nos alliances.
Ce n'est pas hier, c'est en 1896 que je lui mon-
trais son arrivée au pouvoir comme la conclu-
sion naturelle de ses efforts et de sa tactique.
La participation du parti socialiste au Gouver-
nement peut troubler certaines habitudes, con-
trarier certaines combinaisons. Il serait plus sot
encore qu'injuste de croire qu'on ressuscitera
contre lui, pour le plus grand dommage du parti
républicain, une excommunication surannée.
La démocratie française, unie pour l'action,
doit, dans la législature prochaine, consolider
les avantages déjà conquis et s'en assurer de
nouveaux, suite et développement de ses précé-
dentes victoires.
Obtenir de la Chambre le vote définitif de la
réforme des patentes par laquelle nous assu-
rons au petit commerce un dégrèvement de plus
de 25 0/0; — du Sénat, l'approbation, déjà ac-
cordée par la Chambre, des projets de loi sur
la juridiction prud'hommale, étendue aux em-
ployés de commerce, sur les mesures d'hygiène
et de salubrité introduites dans les magasins
— 72 --
comme dans les ateliers, sur les modifications
à la loi sur les accidents du travail, sur la limi-
tation de la journée de travail dans les mines,
sur l'amélioration des retraites et des condi-
tions de travail des ouvriers et employés de
chemins de fer ; — faire aboutir le projet de re-
traites ouvrières dont le vote de l'article pre-
mier a consacré le principe ; — encourager par
tous les moyens et sous toutes les formes l'or-
ganisation des travailleurs, notamment par le
vote du projet portant modifications à la loi de
1884 sur les syndicats professionnels et du
projet sur le règlement amiable des différends
relatifs aux conditions du travail; améliorer sans
relâche l'outillage économique de nos trans-
ports soustrait progressivement à l'influence
prédominante des intérêts privés ; — réduction
à deux ans de la durée du service militaire ; —
impôt sur le revenu ; — abrogation de la loi
Falloux; — revision de la loi électorale et du
règlement de la Chambre; — organisation meil-
leure du suffrage universel, dans le but de cor-
riger ce qu'a de défectueux notre organisme
parlementaire : tels sont les points essentiels où
devraient s'appliquer le zèle et l'activité de
votre représentant.
Si vous êtes, comme moi, demeurés fidèles à
la politique à la fois réaliste et idéale que nous
avons jusqu'ici suivie ensemble, vous le direz,
en me renouvelant le mandat d'aller, en votre
nom, continuer à la défendre.
— 73 —
3. — La politique extérieure
I
DISCOURS
PRONONCE AU BANQUET ORGANISE PAR LE COMITÉ
REPUBLICAIN SOCIALISTE DES GRANDES CARRIÈRES,
POUR FÊTER l'ÉLECT]
(30 SEPTEMBRE 1893)
pour fêter l'élection du citoyen sembat
Citoyennes, Citoyens,
Mon premier mot doit être une parole de re-
merciement pour l'honneur qui m'est fait et le
plaisir qui m'a été procuré, en m'associant à
cette fête fraternelle.
Vous célébrez ce soir une victoire qui a un
prix tout particulier, car c'est à l'union socia-
liste qu'elle est due, à l'union réalisée par les
électeurs eux-mêmes, en dépit des résistances
de certains candidats.
Ces résistances, si je les rappelle, ce n'est
point certes pour récriminer — de toutes les
politiques, la politique de rancune est la plus
— 74 —
mesquine et la moins habile — mais c'est pour
donner à votre victoire sa véritable valeur.
J'ai parlé des électeurs : je ne parlerai point
de l'élu. Je suis trop son ami pour faire son
éloge. Aussi bien, la période électorale vous a
appris ce qu'il valait. Quant à ceux de nos
adversaires qui demandent d'un ton de dédai-
gneux persiflage : « Sembat ? qui est-ce, Sem-
bat ? » ils n'attendront pas longtemps la réponse
à leur question. A l'œuvre, ils connaîtront l'ou-
vrier. Qu'il me soit seulement permis de dire
qu'il est de ceux dont les services passés garan-
tissent les services futurs, et qu'il est à la fois
consolant et juste de voir à l'honneur ceux qui
ont d'abord été à la peine.
A la peine, Sembat y a été, mais il n'y a pas
été seul. Et je suis assuré d'être l'interprète
fidèle de ses sentiments intimes en associant à
son nom, dans ce jour de victoire et de fête,
ceux de ses compagnons de lutte qui, depuis de
longues années, ont vécu sa vie, rivalisé avec
lui de sacrifices pour la cause de la démocratie
socialiste, qui, le soir du 3 septembre — je les
ai vus — étaient plus heureux que lui-même
de son élection : j'ai nommé nos amis Turot et
Pellier.
Citoyens, des réunions comme celles-ci sont
bonnes parce qu'elles permettent aux élus
d'entrer en relations avec les électeurs, d'échan-
ger ensemble leurs opinions, leurs impressions
sur les questions d'actualité qui les intéressent
et les passionnent le plus. Vous me pardonne-
— 75 -
rez donc si je saisis, au risque d'abuser de
votre bienveillance, l'occasion que m'offre ce
banquet, pour m'expliquer devant vous, avec
vous, sur une question délicate sans doute,
mais sur laquelle il n'est que plus nécessaire
d'exprimer sans ambage notre opinion : je
veux parler de l'alliance ou plutôt de l'entente
franco-russe. Quelle attitude doit adopter à ce
sujet le parti républicain socialiste ?
J'entends que ce n'est pas lui qui l'a nouée ;
qu'au gouvernement seul en revient toute la
responsabilité. Mais dans un pays de démocratie
aucun parti, et moins qu'un autre un grand
parti populaire comme le nôtre, ne saurait se
désintéresser d'une question si grave.
Nos adversaires ont le droit de nous deman-
der de faire connaître notre opinion, nous
avons le devoir de l'exposer sans équivoque et
sans réticences. Il est bien entendu, citoyens,
que pour résoudre cette question, c'est au seul
point de vue de l'intérêt national, de la sécurité
extérieure de ce pays que nous devons l'exa-
miner. Nous n'éprouverons d'ailleurs aucun
embarras à le faire.
En dépit de calomnies, qui pour être quoti-
diennement répétées n'en demeurent pas moins
aussi ridicules qu'odieuses, les socialistes
français sont patriotes, profondément patriotes,
patriotes de sentiment et de raison.
Il n'est pas un socialiste, de quelque école
qu'il se réclame, qui n'ait à maintes reprises
proclamé que l'existence de la France, en tant
que nation, était un facteur indispensable du
- 76 —
développement et du triomphe des idées socia-
listes.
Aussi bien, les socialistes ont fait leurs preu-
ves depuis longtemps. Je n'ai qu'à jeter les
yeux dans jette salle, autour d<- moi, pour y
voir F urnière ijui, âgé do quatorze ans en
870, prenait le fusil pour aller combattre
l'ennemi, et Paule Minck qui, donnant l'exem-
pl<. du pi s pur patriotisme, traversait, au péril
de sa vie, ?.es lignes prussennes pour aller
rempli .* une mission de confiance dont on
l'avait chargée.
Ce que les socialistes ont fait hier, ils le
referaient '.e^ain, si l'heure du pé^il national
venait de nouveau à .tonner. Et. c'est pourquoi
il leur est facile d'examiner avec une complète
tranq ilbté d'esprit quelle réponse doit faij e le
parti socialiste à la question qui se pose devant
lui.
Citoyens, il c^st un fait capital qui domine, à
ce point ae vue, toute noire histoire contempo-
raine : c'en la guerre do 1870.
Certes, les socialistes en sont bien inno-
cei ts : les socialistes allemands tout autant que
les socialistes français. Aux protestations qu'é
levaient ceux-ci contre cette folle aventure —
« ma guerre ». disait 1 impératrice Eugénie — se
joignaient, de l'autre côté de la frontière, les
protestations de leurs coreligionnaires d'Alle-
magne. Etc'est un hommage qu'il faut rendre à
cette admirable démocratie socialiste allemande
que pendant toute la durée de la guerre elle ne
cessa de donner l'exemple du plus intrépide
— 77 —
courage civique. Elle ne craignait pas, au
milieu d'un peuple enivré par les fumées de ses
victoires, d'élever en toute occasion sa protes-
tation incessante contre le crime qu'on médi-
tait. Et, du 21 septembre à la fin de la guerre,
l'organe officiel du parti, le Volksstaat, publia,
en gros caractères, en tête de chacun de ses
numéros cette phrase « Paix honorable avec la
République française : pas d'annexion ! »
Cette attitude leur valut les félicitations offi-
cielles bien mérités du consul de la République
française à Vienne. Et quelques mois plus tard
Bebel et Liebknecht payaient ces félicitations
d'une condamnation à deux ans de forteresse.
Mais, citoyens, si les socialistes allemands
ont pu, s'ils ont dû tenir cette conduite pendant
la guerre, si, la guerre terminée, ils ont pu
opposer leur « Ni un sou ni un homme » aux
demandes successives des Bismarck et des
Caprivi,#c'est qu'ainsi qu'ils le disaient au
début de leur manifeste du 5 décembre 1870,
l'indépendance et la sécurité de l'Allemagne
étaient d'ores et déjà hors de cause, c'est que
les armées allemandes avaient été victorieuses.
La France, hélas ! est sortie vaincue de cette
lamentable guerre, el cette situation impose aux
socialistes français une attitude toute différente
et des devoirs tout autres. Certes, la suppres-
sion des armées permanentes n'a pas cessé
d'être dans les vœux des socialistes français. Ils
ne sont pas les seuls à nourrir cette espérance.
* Ce sont des économistes comme M. Frédéric
Passy, des hommes de toute opinion comme les
— 78 —
membres de la « Ligue de la Paix et de la
Liberté » qui, comme nous, prévoient et, de
leur mieux, préparent l'avenir où l'humanité
sera enfin libérée de cette lourde charge. Mais
ce n'est pas la France vaincue, démembrée, qui
prendra l'initiative du désarmement, et se li-
vrera, pieds et poings liés, aux appétits de ses
implacables ennemis.
Voici vingt-trois ans qu'elle est debout sur
le qui-vive, la main sur le fusil, ignorante si
le caprice d'un de ses adversaires couronnés
n'appellera pas tous ses enfants à la frontière.
C'est, dans une telle situation, un devoir
impérieux pour tous les socialistes d'accepter,
quoi qu'ils en aient, en dépit de leurs sentiments
intimes, la double charge du service militaire
obligatoire pour tous et du lourd budget de la
guerre.
Certes, en cette matière comme en toutes, les
élus socialistes gardent le devoir et exerceront
leur droit d'initiative et de contrôle. Le parti
républicain socialiste posera devant le Parle-
ment la question, résolue au-delà de nos fron-
tières, de la réduction du service militaire à
deux ans. 11 exercera ses investigations les plus
scrupuleuses sur ce budget de la guerre, sur
lequel un rapporteur des finances, aujourd'hui
ministre, appelait, avec insistance» il y a quel-
ques mois, le contrôle de la Chambre. Mais il
faut le dire, dans l'examen de ces questions,
nous n'aurons pas, députés socialistes, une
entière liberté d'allures. Nos votes seront
influencés surtout par les avis des homme-
— 79 —
techniques. Toutes les considérations devront
céder le pas à cette considération supérieure:
l'intérêt de la défense nationale. Eh bien !
citoyens, nous n'avons pas davantage notre
complète liberté dans la question des alliances.
Ici, comme là, nous subissons les conséquences
d'un état de fait qui s'impose à nous.
Certes, la France doit avant tout rester maî-
tresse de ses destinées. Elle commettrait la
plus lourde des fautes en subordonnant sa poli-
tique et ses intérêts aux intérêts et à la politique
d'une puissance étrangère.
Mais qui s'étonnerait, dans le monde, si, en
face de la Triple-Alliance qui, nous l'apprenons
chaque jour, cherche à entraîner dans son
orbite toutes les puissances secondaires, la
France essaie d'opposer à ces forces ennemies
une combinaison de forces qui leur fasse équi-
libre ?
Sans doute il serait désirable que, dans le
choix de ses alliés, le gouvernement de la
République ne pût se laisser guider que par
ses inclinations naturelles. Même, c'est un légi-
time reproche que nous pouvons adresser à
nos gouvernants d'avoir trop légèrement traité
et inutilement froissé par une politique doua-
nière exagérée les sympathies qui nous étaient
le plus fermement acquises, comme celles de
la République helvétique.
Mais quoi, la communauté des institutions
n'est pas toujours une raison suffisante pour
une action internationale commune, et la diffé-
rence des régimes n'est pas toujours un obs-
— 80 —
tacle à la cordialité des rapports entre deux
gouvernements. Je n'en, veux d'autres preuves
que les relations amicales qui unissent à cette
heure même la grande République des États-
Unis à l'empire de Russie.
Aussi bien, c'est un socialiste allemand, c'est
Engels qui, dans la lettre prophétique qu'il
adressait en septembre 1870 à ses coreligion-
naires, annonçait ce qui se passe aujourd'hui
sous nos yeux quand il écrivait : « Si les vain-
queurs allemands prennent l'Alsace-Lorraine,
c'est la France unie à la Russie pour combattre
l'Allemagne. » Qui donc, citoyens, parmi les
socialistes, oserait assumer l'écrasante respon-
sabilité de refuser un concours que, demain
peut-être, sur un champ de bataille, la France
regretterait chèrement ? Mais si le parti socia-
liste n'hésite pas à accepter, dans l'intérêt
supérieur de la sécurité nationale, l'alliance
que les circonstances ont rendue nécessaire, il
est de notre devoir, pour la dignité, pour l'hon-
neur même de ce pays, de restituer à cette
entente son véritable caractère.
L'annonce de l'arrivée de l'escadre russe a
dans ce pays, où jadis, dit-on, le ridicule tuait,
fait germer mille projets plus extraordinaires,
plus comiques les uns que les autres.
Et il n'a pas moins fallu que le sang-froid, que
la réserve significative du grand public pour
étouffer dans l'œuf des manifestations qui eus-
sent été aussi embarrassantes pour ceux aux-
quels on les destinait que pour ceux qui les
auraient organisées.
! - 81 -
Non, citoyens, ce n'est pas avec l'exubérant
enthousiasme qu'on réserve à des sauveurs,
c'est avec la courtoise sympathie qu'on doit à
des hôtes, qui seront peut-être un jour des
compagnons d'armes, que la France recevra
demain les représentants de la marine et du
peuple russe.
La France n'est, en effet, ni la protégée ni
l'obligée de la Russie. C'est l'intérêt, comme
il arrive d'ordinaire, qui a été le mobile déter-
minant de l'entente franco-russe, il en a été la
cause, il doit en demeurer la règle. La France
ne saurait à aucun moment, sous aucun pré-
texte, accepter de devenir l'instrument de la
politique d'une puissance étrangère.
Entre la France et la Russie, une entente,
une alliance, ne peut être qu'un contrat d'assu-
rance mutuelle où les deux associés font d'ail-
leurs des apports d'une valeur au moins égale.
Je ne veux certes pas atténuer la portée de
la manifestation de Cronstadt : elle a été pour
l'Europe et pour nous-mêmes la conséquence
de vingt années de patients et laborieux efforts.
Elle a attesté au monde que la France avait
enfin repris dans le concert européen la place
qui lui appartient. Mais, en échange de ce con-
cours moral que je ne cherche pas à amoindrir,
c'est un concours matériel que nous avons
fourni. C'est près de quatre milliards d'or
français qui, en quelques mois, sont tombés
dans les caisses russes.
C'est donc sur le pied d'une parfaite égalité
que la France et la Russie traitent ensemble
6.
— 82 —
A cette condition seule, les socialistes comme
tous les Français acceptent, dans l'intérêt de la
patrie, l'entente avec l'empire russe.
Mais, citoyens, en même temps qu'il se plie
patriotiquement aux nécessités que lui crée la
situation de l'Europe, le parti spcialiste n'oublie
pas qu'il a un grand devoir de solidarité à rem-
plir. Il n'oublie pas en particulier que là-bas,
en Russie, des socialistes luttent chaque jour
jusqu'à la prison, jusqu'à l'exil, jusqu'à la mort,
pour la même cause d'humanité et de justice
que nous défendons ici.
Si le gouvernement français ne peut pas plus
se mêler à la politique et aux affaires intérieu-
res d'un pays étranger que nous ne permettrions
à une puissance étrangère de s'immiscer dans
les nôtres, nous avons, nous républicains socia-
listes, héritiers et successeurs des traditions de
la Révolution française, le droit de tendre une
main fraternelle à tous ceux qui, sur quelque
point du globe que ce soit, défendent les mêmes
idées que nous. Nous le pouvons, nous le
devons, car nous servons encore ainsi avec
notre propre cause la patrie française elle-
même.
Sans doute, toutes les fois qu'un député
socialiste entre au Reichstag allemand ou au
Parlement italien, c'est un Allemand ou un
Italien qui y pénètre, comme ce seront cinquante
Français et bons Français qui entreront au
Palais-Bourbon avec des députés socialistes.
Mais si les députés socialistes de France,
d'Italie et d'Allemagne sont naturellement
— 83 —
pénétrés du souci légitime de leurs intérêts
nationaux, tous du moins ont une préoccupa-
tion supérieure qui les unit: le maintien de la
paix. Car ils savent que la paix est nécessaire
pour la propagande et l'avènement de leurs
idées.
Ils n'ignorent pas qu'une guerre noierait
pour longtemps dans des flots de sang les sol-
dats et les* idées socialistes. Et c'est ainsi que
chaque élection d'un député socialiste dans un
Parlement européen est une garantie nouvelle
de sécurité pour la paix du monde, sert direc-
tement les intérêts de la France qui est passio-
nément attachée à la paix et qui ne demande
qu'à poursuivre, dans la tranquillité et dans le
calme, l'œuvre civilisatrice et féconde où elle
est tout entière absorbée.
Je voudrais, citoyens, espérer que ces expli-
cations très claires, je le crois, très complètes,
j'y ai tâché, mettront un terme aux calomnies
répandues sur notre compte.
Oh ! ce n'est pas pour nous que je forme ce
vœu, c'est pour notre pays lui-même.
Depuis vingt ans, toutes les fois qu'il a été
question du péril extérieur, toutes les divisions
intestines se sont tues.
Depuis vingt ans, toutes les fois qu'un minis-
tre des Affaires étrangères est monté à la tri-
bune nationale pour faire appel aux sentiments
patriotiques des députés de France, il a vu se
grouper autour de lui l'unanimité des représen-»
tants du peuple.
Et c'est dans le seul espoir de discréditer un
— 84 —
parti qui menace leurs intérêts personnels qu'au
risque de briser cette union, de faire à la patrie
fraaçaise une irréparable blessure, et que des
financiers internationaux ont commencé sous les
colonnades de la Bourse, son berceau naturel,
cette campagne de mensonges et de fange que
je flétris en ce moment.
Le bon sens public saura mettre un terme à
ces manœuvres, il saura réduire au silence nos
calomniateurs.
Quant à nous, dédaigneux de ces injures,
uniquement préoccupés de justifier la confiance
que les masses laborieuses ont placée en nous,
conscients du rôle que la démocratie doit jouer
dans le monde, membres fidèles et dévoués de
ce grand parti, qui ne connaît pas de frontières,
de la justice sociale et de la paix internationale,
nous poursuivrons, sans relâche et sans défail-
lance, l'œuvre à laquelle nous avons voué tout
ce que nous avons de force, d'énergie et d'in-
telligence, et dont je résume la triple aspiration
en ce triple vivat :
Vive la France !
Vive l'Internationale socialiste !
Vive la République sociale !
— 85 —
II
DISCOURS
PRONONCÉ
dans l'interpellation ROUANET-MILLERAND
AU SUJET DU TRAITÉ SINO-JAPONAIS
(CHAMBRE DES DÉPUTÉS, 10 JUIN 1895)
Messieurs,
Jamais, je le sens, je n'ai eu besoin davantage
de la bienveillante attention de la Chambre
qu'au moment d'aborder un débat à la fois si
délicat et si grave. Peut-être ai-je d'ailleurs
quelque droit à la lui réclamer.
Je ne monte pas à la tribune pour discuter les
intentions du gouvernement. Personne moins
que moi ne doute que le ministre qui a la
charge et la responsabilité de nos affaires exté-
rieures n'ait été constamment inspiré dans leur
gestion par le souci exclusif du bien public et
de la grandeur du pays.
Ce n'est point à cette heure un député de
l'opposition qui vient combattre un gouverne-
ment dont il méditerait la chute ; non, nettement
non. C'est un Français qui croit de l'intérêt du
pays de convier d'autres Français à examiner
— 86 —
ensemble, d'un commun accord, dans un même
esprit, la question la plus importante et la plus
haute : quelle est la politique extérieure à
laquelle il convient que nous nous tenions atta-
chés, la meilleure et la plus profitable aux inté-
rêts et à la dignité de la France républicaine ?
Messieurs, d'accord avec l'Allemagne et la
Russie, la France est intervenue dans la solution
du conflit sino-japonais. Son intervention, aux
termes des déclarations de M. le ministre des
Affaires étrangères au Sénat, a eu un caractère
tout amical. Je ne le conteste pas. Mais aurait-
elle gardé ce caractère si, moins habile, le vain-
queur avait fait montre de moins de modéra-
tion ? Assurément non. Notre action diploma-
tique eût dû faire place à une action d'un autre
genre. Côte à côte avec les navires allemands
et russes, la flotte française eût dû, pour le
moins, effectuer le blocus des ports du Japon.
Pourquoi, en l'absence des Chambres, le
gouvernement a-t-il cru devoir prendre une
initiative qui l'exposait à un tel risque ? Pour-
quoi sommes-nous allés au Japon ?
En écoutant au Sénat les explications qu'y
fournissait M. le ministre des Affaires étran-
gères, j'attendais qu'il donnât de notre inter-
vention un motif qui est, celui-là, dans les tra-
ditions de la France, et qui était, je crois, dans
son intérêt. Il ne se passe pas sur la surface du
globe un événement de quelque importance, il
ne se commet pas sur un point du monde une
injustice, un abus de la force, que toutes les
on
nations n'en soient, directement ou non, à une
échéance plus ou moins lointaine, atteintes et
lésées dans leurs intérêts propres.
J'aurais souhaité que ce fût au nom de cet in-
térêt supérieur et commun qu'ont toutes les
nations à ne pas permettre que nulle part la
force prime le droit, que notre diplomatie jus-
tifiât notre intervention. Peut-être, dans un ave-
nir plus ou moins rapproché, eût-elle pu, à son
tour, invoquer ce précédent sur les rives du Nrl
ou sur le» bords du Rhin.
Si j'en juge d'après les explications qu'a four-
niesjusqu'à présent M. le ministre, notre diplo-
matie ai méconnu ou dédaigné cette raison.
Si nous sommes allés au Japon, ce serait
d'abord parce que les intérêts qi»e nous avons
au Tonkin ne nous permettent pas de laisser
porter atteinte à l'intégrité de la Chine.
Il sera permis, Messieurs, de n'attacher à ce
motif que la valeur d'un prétexte. Si la Chine
avait été pour nous, au Tonkin T le voisin que
nous avions le droit d'espérer, si elle avait
maintenu sur nos frontières une police exacte,
si elle avait prévenu ou réprimé les incursions
de ses miliciens, on aurait pu comprendre que
notre intérêt nous commandât de ne pas laisser
molester ce bon voisin et surtout de ne pas
laisser porter atteinte à son régime intérieur et
par là même mettre en péril les bonnes rela-
tions que nous entretenions avec lui.
II n'en est rien et, à vrai dire, avant même
que M. le ministre y fit dans son discours r au
Sénat, une légère allusion, tout le monde, Mes-
— 88 —
sieurs, avait bien compris la véritable raison de
notre intervention là-bas.
Cette raison, vous la connaissez. Depuis 1891,
il existe entre la France et la Russie un accord,
une entente, sur les conditions et la portée de
laquelle le Parlement n'a pas encore été officiel-
lement renseigné.
Nous en savons comme tout le monde ce
qu'on a pu apprendre par les événements qui
se sont publiquement déroulés. J'en citerai im-
partialement deux qui ont été les résultats les
plus visibles, au point de vue de chacune des
deux parties, de cette entente: d'une part, le re-
lèvement de la France attesté et pour ainsi
dire consacré devant le monde par les fêtes de
Cronstadt ; d'autre part, les milliards de l'épar-
gne française tombant dans les caisses russes
et donnant à la Russie le concours financier
dont elle avait besoin.
Quels que soient les résultats encore indé-
terminés que la France doive recueillir de cette
entente, je comprends, quant à moi, que le gou-
vernement, en l'absence des Chambres, n'ait
pas cru devoir prendre sur lui, n'ait pas cru
pouvoir assumer la responsabilité de ruiner ou
seulement de compromettre un accord qui était
né et qui — le socialiste Engels le prédisait dès
septembre 1870 — devait fatalement naître de
l'écrasement de la France par l'Allemagne. Je
comprends que le gouvernement n'ait pas voulu
permettre à une autre puissance de subtituer
ses bons avis aux nôtres auprès de la Russie.
La Russie avait un intérêt évident, considé-
- 89 —
rable, à ne pas permettre que le Japon s'ins-
tallât en maître dans la presqu'île de Liao-Tung
et à Port-Arthur. Le gouvernemen a avisé la
Russie qu'elle pouvait, dans cette crcoiistance,
compter sur son concours.
A la même heure, de son côté, mû par des
mobiles qu'il n'est pas difficile de discerner, le
gouvernement impérial allemand faisait par-
venir au gouvernement russe les mêmes assu-
rances. Ainsi, Messieurs, s'est trouvée accom
plie l'entente qui nous a menés au Japon.
Nous sommes au Japon, pour combien de
temps?
On dit que le Japon n'occupe que provisoire-
ment certains points du territoire chinois ; on
ajoute qu'il doit les évacuer lorsque aura été
réglée l'indemnité de guerre.
Un délai a-t-il été fixé pour le payement de
cette indemnité? Avons-nous l'assurance que ce
délai sera respecté? S'il ne l'est pas, que se
passera-t-il ? Si la Russie., si l'Allemagne, ont
exigé des compensations, aï elles ont fixé leur
part, qu'a fait, de son côté, le gouvernement de
la République ?
Ce sont là autant de questions précises aux-
quelles je crois qu'il serait intéressant que M.
le ministre des Affaires étrangères pût donner
des réponses également précises.
Mais, quels que puissent être les résultats
postérieurs de notre intervention au Japon,
elle a produit déjà un résultat considérable qui
touche à toute notre politique extérieure, et sur
lequel il convient maintenant que je m'explique
— 90 —
avec toute la réserve, mais avec toute la netteté;
désirable.
Notre action commune avec l'Allemagne et la
Russie a souligné subitement et mis en un sin-
gulier relief l'acceptation antérieure de notre
gouvernement à participer aux fêtes de Kiel.
Au moment même où notre acceptation s'était
produite, il en était résulté en France une légi-
time surprise et, je puis le dire sans forcer la
note, une assez grande émotion. La surprise, je
la trouve légitime, parce qu'il me semble que
rien n'était plus aisé que de décliner courtoise-
ment une pareille invitation. Il s'agit d'une fête,
et l'on ne peut, par conséquent, sans altérer
manifestement la réalité des faits, essayer,
comme Ta tenté M. le ministre des Affaires
étrangères au Sénat, de rapprocher de cette
manifestation d'autres manifestations interna-
tionales où il était non seulement du droit, mais
du devoir étroit de la France d'être représen-
tée, parce que ses intérêts y étaient directement
mis en cause : je veux parler du congrès de
Berlin en 1878, après la guerre russo-turque,
de la conférence de 1885, pour le Congo, et
même de la conférence sociale de 1890.
La manifestation actuelle n'avait rien de com-
parable, et d'ailleurs — ce qui n'est pas, je crois,
sans importance lorsqu'il s'agit de diplomatie
— nous pouvions invoquer un précédent.
Si le gouvernement de la République fran-
çaise ne s'est ni ému ni même formalisé que le
gouvernement impérial allemand s'autorisât de
— 91 —
uvenirs dynastiques ou de scrupules monar-
iques pour refuser de participer, en 1889, à
commémoration pacifique du centenaire de
(otre grande Révolution, comment le gouver-
ement impérial allemand eût-il pu s'étonner
ulement que la France mutilée, saignant en-
ore de sa blessure, se dérobât à l'invitation
ui lui était faite d'aller, sur un terrain ravi lui-
ème à d'autres vaincus, fêter l'inauguration
'un canal dont l'ouverture seule est une me-
nace tournée contre nous.
Le gouvernement ne l'a pas pensé ainsi ; mais
si les raisons de courtoisie et de politesse inter-
nationales ne suffisent pas, comme j'ai essayé de
le prouver, à expliquer cette décision, nous
ignorons encore quels sont les motifs impérieux
qui ont dicté au gouvernement son attitude.
Quoi qu'il en soit, de ces deux faits, notre
action commune au Japon et notre participation
aux fêtes de Kiel, est résultée une impression
fausse peut-être, mais certaine ; il a paru que
notre politique extérieure se trouvait modifiée
dans son orientation et que l'entente franco-
russe se doublait — se compliquait serait plus
exact — d'une entente franco-allemande.
On a protesté déjà, on protestera encore tout
à l'heure contre cette interprétation ; mais ce
n'est pas aux hommes politiques qui sont de-
vant moi que j'ai besoin de rappeler qu'ils n'ont
pas le droit de faire fi des apparences.
Et puis, il y a quelqu'un dans le monde qui a
tout fait pour créer ces apparences et pour pro-
voquer cet état d'esprit.
— 92 —
Faut-il rappeler, Messieurs, avec quelle per-
sévérance, avec quelle suite dans ses idées,
l'empereur allemand s'est appliqué à se rappro-
cher de nous, avec quel soin, avec quel art il a
saisi toutes les occasions d'apaiser, d'endormir
notre méfiance et notre hostilité ?
Notre prés* nce à Kiel est, pour cette politique,
le plus récent et le plus éclatant des *uccès.
Qu'elle servb d'ailleurs les intérêts du gou-
vernement impérial allemand, r'est trop évi-
dent.
C'est dans le même esprit, mû par des consi
dérations analogues, qu'il y a longtemps déjà,
en 1878, M. de Bismarck montrait à nos repré-
sentants l'Afrique comme une proie offerte à
nos légitimes ambition;?. Tout ce qi\i tend à
faire entrer dans le domaine ^es faits accomplis
et acceptés tes événements de 1870, est de toute
évidence pour 1* politique allemande une vic-
toire dont elle a raison de trion.pher.
Mais, Messieurs, avons-nous raison, nous,
d'obéir à ces suggestions ?
Il y a d'excellents Français, de très bons pa-
triotes, qui ont écouté les tentations que M. de
Bismarck leur adressait en 1878. ïls ont cru que
le meilleur moyen de préparer les réparations
de l'avenir, d'accroître notre prestige, de ren-
forcer notre puissance, était une large expan
sion coloniale. J'estime avec beaucoup d'autres
Français, qui ne sont pas de moins bons patrio-
tes, que nous avons cédé au plus décevant des
mirages, que, le jour du péril continental venu,
nous regretterions amèrement les millions et
- 93 —
les hommes qu'avec une prodigalité impré-
voyante nous avons semés aux quatre coins du
monde.
Mais au moins jusqu'ici il n'a été possible à
personne de prétendre seulement que nous ou-
blions, que nous reléguions au second plan la
mémoire de l'iniquité subie et des devoirs
qu'elle nous impose.
Messieurs, je sens plus que personne com-
bien ce point est douloureux ; je me ferais scru-
pule d'y insister ; et je suis sûr d'ailleurs que,
là-dessus, tout le monde est d'accord...., je suis
sur qu'il ne peut entrer dans l'esprit de per-
sonne que la France renonce jamais à la fidélité
qu'elle a vouée aux provinces qui lui ont été
ravies. Mais encore faut-il que nous ne permet-
tions à personne de paraître pouvoir se tromper
sur les apparences, sur nos intentions et sur
notre volonté.
En prenant cette attitude, en tenant ce lan-
gage, nous entendons ne laisser prise à aucune
équivoque sur notre pensée. La France veut la
paix ; elle y est passionnément attachée, et il
me sera permis de dire — s'il était possible sur
une telle matière de faire parmi les Français
une distinction — que ceux-là surtout en sou-
haitent le maintien d'une ardeur particulière
qui, comme nous, violemment épris des réfor-
mes sociales, savent bien que la guerre serait,
pour la réalisation de leur idéal, le plus redou-
table des périls.
Nous voulons la paix ; mais dans la paix elle-
même, il est permis, il est possible, par notre
— 94 —
habileté, par notre sagesse, de hâter le momen
des réparations nécessaires auxquelles travail
lent pour nous et le temps et la justice imma
nente des choses.
Nous avons, parmi les peuples, de précieuseï
et sincères sympathies ; il en est qui se son
affirmées dans les circonstances les plus ter-
ribles de notre histoire ; et je crois que, sans
'méconnaître aucun des devoirs de courtoisie el
de réserve qui sont imposés au gouvernemenl
de la République vis-à-vis des gouvernements
étrangers, il est possible, il est nécessaire, de
ne pas négliger ces obligations d'une autre na-
ture dont le respect, à mon avis, importe essen-
tiellement à la grandeur et à la sécurité mêniq
du pays.
Laissez-moi, Messieurs, à ce propos, invo
quer un souvenir.
En décembre 1870, Gambetta, qui fut jusqu'à
sa mort comme l'incarnation des souvenirs et
des espérances des provinces perdues, faisai
adresser, par un de nos représentants à l'étran
ger, une lettre — dont je demande à la Chambre
la permission de replacer le texte sous ses yeux
— aux socialistes héroïques qui, en pleine
fièvre guerrière, n'avaient pas craint, eux Alle-
mands, de protester contre le crime que le
gouvernement de l'Allemagne préméditait con-'
tre nous :
« Au nom de la République française, dont 14
gouvernement m'a accrédité comme son repré-
sentant spécial auprès de la démocratie socia-
liste allemande, je crois de mon devoir de vou
— *5 —
remercier pour les nobles paroles que vous avez
prononcées au milieu d'une assemblée fanatisée
par l'esprit de conquête et l'ivresse du milita-^
risme. Le courage dont vous avez fait preuve à
cette occasion a attiré sur vous l'attention de
l'Europe entière et vous a conquis une place
glorieuse parmi les champions de la liberté.
» L'esprit # de liberté et d'humanité, comme
vous l'avez si éloquemment exposé, subit en ce
moment en Allemagne une éclipse pareille à
celle que nous avons nous-mêmes éprouvée
pendant le premier empire, et on va au-devant
des mêmes déceptions. Une rage de domination
brutale s'est emparée des esprits les plus éclai-
rés. Des penseurs qui, il n'y a pas longtemps,
répandaient leurs lumières sur le monde, sont
devenus, sous l'impulsion de M. de Bismarck,
les apôtres du meurtre et de l'écrasement de
toute une nation.
» C'est vous, Messieurs, vous et votre parti,
qui, dans cette défaillance générale, avez main-
tenu la grande tradition allemande. Vous êtes
à nos yeux les grands représentants d'une na-
tion allemande que nous avons aimée d'un
amour vraiment maternel et que nous n'avons
pas cessé d'estimer. La France vous salue,
Messieurs, et vous remercie, car elle voit en
vous l'avenir de l'Allemagne et l'espoir d'une
réconciliation entre les deux pays. »
J'ai cru qu'il n'était pas inutile de rappeler à
des hommes politiques qui se disent souvent,
avec raison, je veux le croire, les héritiers de
Gambetta, comment il entendait, lui, que la
— P6 -
France accomplît se devoir? vis-k-vis de la
grande clieitèle qu'elle a dans le monde. J'ai
cru qu'il était nécessaire de h rappeler, quel-
ques mois ^près que le chancelier de Caprivi,
dans une interview avec un journaliste français
qui n'a été démentie par personne, et que les
faits ont malheureusement trop confirmée, ex-
primait l'espérance que le gouvernement impé-
rial allemand pût rouer avec le gouvernement
de la République le? nœuds de plus en plus
étroits d'une politique qui, laissant de côté la
question de l'Alsace-Lorraine, porterait son
effet cortre les espérances et Faction de la dé-
mocratie socialiste.
J'ai cru qu'il était utile de le rappeler au len-
demain du jour où, par une injustifiable aber-
ration, le cabinet qui est sur ces bancs n'a pas
craint de livrer à M. Crispi des socialistes ita-
liens qui, sur la foi de l'hospr-.talité française,
avaient cherché m refuge sur notre territoire.
Nous croyons, messieurs, nous rattachant sur
ce point aux doctrines les plus sûres du parti
républicain tout entier, qu'il est de l'intérêt de
ce pays, de sa grandeur, de sa sécurité, de ne
pas déserter les traditions de la démocratie
française. Nous sommes décidés — je le disais
tout à l'heure et je ne saurais trop le répéter —
à faire tout ce qui dépendra de nous pour que
la paix ne soit pas troublée ; mais nous voyons
précisément — et c'est par cette considération,
que je soumets à la Chambre tout entière, que
je veux terminer ces observations — que pour
assurer le maintien de la paix il faut s'écarter
— 97 - .
avec un égal scrupule et d'une politique de pro-
vocation dont nous ne voulons à aucun prix, et
dune politique de résignation qui n'est pa^
moins redoutable.
Une politique qui n'aurait que les apparences
mômes de la résignation entraînerait ce double
et contradictoire péril, ou bien d'énerver jus-
qu'à l'épuisement le sentiment de la dignité
nationale et de faire de ce pays une proie toute
prête pour l'ennemi, ou, au contraire, ce qui
est un danger autrement vraisemblable, mais
non moins redoutable, d'exalter le sentiment
national, de creuser entre la nation et son gou-
vernement un fossé infranchissable, et de nous
livrer un jour aux dangers d'une manifestation
populaire que personne n'aurait pu prévenir,
que personne ne pourrait réprimer, et qui
serait peut-être le prélude et le prétexte des
plus redoutables catastrophes.
On peut nier ce péril, on en a nié bien
d'autres et avec plus d'énergie que vous n'en
apportez en ce moment, et, l'heure venue, ils
n'en ont pas moins fondu sur ce pays.
Je ne voudrais pas que le même aveuglement
nous préparât les mêmes dangers. Je signale
un péril qu'aucun homme de sang-froid et de
bonne foi ne peut nier, et je vous dis, faisant
appel en ce moment non pas à un parti, mais à
tous les partis, je vous dis qu'il dépend de
nous — et c'est pour cela que je suis monté à la
tribune — qu'il dépend, de nous tous de faire ici
une manifestation dont je vous offre l'occasion
par l'ordre du jour que je dépose, convaincu
7.
— 98 —
que les termes en sont assez généraux pour
que tout le monde ici puisse l'accepter, assez
nets pour que personne au dehors ne puisse se'
méprendre sur sa signification.
— 99 —
III
DISCOURS
PRONONCÉ DANS LA DISCUSSION GENERALE
DU BUDGET DU MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
(CHAMBRE DES DÉPUTÉS, 21 NOVEMBRE 1896)
Messieurs, m'autorisant d'un usage depuis
longtemps consacré, je prends la parole à l'oc-
casion de la discussion générale du budget des
Affaires étrangères pour solliciter du Gouver-
nement des explications sur un point particu-
lièrement grave de notre politique extérieure.
Je viens demander à M. le ministre des Af-
faires étrangères, que j'ai eu l'honneur d'avertir
de mes intentions, s'il existe entre la France et
la Russie des accords particuliers : convention
militaire, simple mémorandum ou traité; quelle
en est l'étendue, quelle en est la portée.
Dans une question si importante et si déli-
cate, j'ai à peine besoin de dire que, mes amis
et moi, ne donnons aucune place à l'esprit de
parti. Si âpres soient nos querelles, si profondes
les divisions qui séparent ce pays, nul n'ignore
chez nous — et il est bon de rappeler au dehors
— que, lorsque l'intérêt national est en jeu,
nous savons tous imposer silence à nos préoc-
— 100 —
cupations particulières devant ce souci supé-
rieur et dominant : l'honneur et la sécurité du
pays.
La situation de la France dans le monde nous
impose d'ailleurs des devoirs particulièrement
impérieux. Les revers qui, il y a vingt-cinq
ans, ont passagèrement accablé la France ne
nous permettent de négliger aucun élément de
force, aucune alliance utile. La paix, sans doute,
travaille en notre faveur, et c'est pourquoi —
il sera permis à un socialiste de le constater en
passant — il est si souverainement injuste à
certains de nos adversaires de critiquer, au
point de vue patriotique, Faction internationale
de notre parti, car, en avivant au-delà des fron-
tières les sympathies populaires que la France
révolutionnaire et libératrice y a laissées, nous
ne travaillons pas seulement au triomphe des
idées qui nous sont chères , nous suscitons
contre les velléités ambitieuses et guerrières
de ministres mégalomanes ou de souverains
agités les résistances d'un esprit public gagné
à la cause de la p ûx.
Mais nous ne nous faisons pas illusion, dans
l'état actuel de l'Europe, sur la solidité de ce
rempart, et, soucieux que nous sommes avant
tout de ne rien abandonner au hasard , de
mettre du côté de notre pays toutes les chances
de victoire, nous envisageons d'un esprit libre
l'hypothèse d'une alliance, qui n ? est pas sans
précédent dans l'histoire, entre une grande dé-
mocratie et un empire autocratique.
Qui pourrait, en effet, se scandaliser si la
— 101 —
République française^ renouvelait en 1896
l'exemple que donnèrent, il y a trente ans, les
États-Unis d'Amérique d'une entente cordiale
bientôt suivie d'un traité avec l'empire des
tsars ? Nous sommes d'ailleurs trop de notre
temps, encore que nos adversaires se plaisent
à railler notre idéologie, pour ignorer que l'al-
liance franco-russe fut depuis longtemps dans
les prévisions, sinon dans les vœux, de nos
amis comme de nos ennemis et, sans remonter
très haut, sans sortir du cercle de ces cinquante
dernières années, j'en trouve une preuve sai-
sissante dans la dépêche bien connue que, au
lendemain même de la guerre de Grimée, rédi-
geait le délégué de la Prusse à la Diète de
Francfort, M. de Bismarck, indiquant à son
souverain la sympathie croissante et selon lui
irrésistible qui attirait l'une vers l'autre la Rus-
sie et la France, ennemies la veille.
Getta sympathie toutefois ne fut pas assez
vive pour soustraire la Russie à la tentation de
profiter de nos malheurs plutôt que de nous
secourir et, tandis que nous nous débattions
sous l'invasion allemande, le prince Gortchakoff
faisait connaître à toutes les puissances de
l'Europe, par sa fameuse circulaire du 19 oc-
tobre 1870, en même temps que les doutes qui
lui étaient venus sur la valeur morale du droit
écrit fondé sur le respect des traités, la conclu-
sion pratique qu'il en tirait en déchirant de sa
propre autorité le traité de Paris.
Il est vrai qu'en 1875 la Russie n'hésitait pas
à se mettre en travers des projets belliqueux du
- 102 —
/
chancelier de fer, que le relèvement trop rapide
de la vaincue inquiétait pour la durée de son
œuvre.
Nous savons d'ailleurs aujourd'hui — et il
sied de ne pas l'oublier — que le prince de
Bismarck trouva devant lui, prête à s'opposer à
ses desseins, en même temps que la Russie,
l'Angleterre. Mais il est peut-être permis, sans
manquer au devoir de la reconnaissance, de
croire que cette double intervention fut beau-
coup moins le résultat] d'un mouvement cheva-
leresque et spontané que la première manifes-
tation de la justice immanente des choses, l'acte
de contrition de deux grandes puissances qui
s'apercevaient trop tard qu'on ne laisse pas im-
punément dans le monde la force primer le
droit, et qui commençaient peut-être à redouter
pour elles-mêmes les conséquences de leur
égoïsme.
Toujours est-il que de longues années de-
vaient s'écouler avant que prît figure cette
alliance franco-russe prophétisée, on se le rap-
pelle, en septembre 1870, par le socialiste alle-
mand Engels, comme la conséquence inéluc-
table du crime que préméditaient nos ennemis.
Jusqu'en 1890 — nous en avons aujourd'hui
la certitude officielle — sacrifiant ses sympa-
thies à ses intérêts, obéissant, je le veux, à
cette loi formulée par un grand diplomate con-
temporain qu'en politique on ne fait rien pour
autrui sans espoir d'en retirer un" intérêt quel-
conque, pour une raison ou pour une autre, le
gouvernement russe resta uni à l'Allemagne.
— 103 —
Si, depuis lors, il s'est rapproché de nous par
une série de manifestations retentissantes, dont
la plus récente et la plus significative a produit
au delà comme en deçà de nos frontières une
indéniable impression, il est donc permis de
trouver dans cette évolution la preuve décisive
de notre relèvement, et par là s'explique et se #
justifie le double sentiment de gratitude et de
fierté que provoqua en France l'hommage rendu
à notre sagesse, à nos efforts, à nos succès par
l'amitié publiquement offerte d'une grande
nation.
Mais si ces manifestations n'avaient pas dû
avoir d'autre conséquence, il est permis de
croire que la jalousie d'une Europe toujours en
éveil leur eût attaché moins d'importance ;
l'impression n'en a été si vive que parce que le
monde entier y a cru lire le signe extérieur d'un
accord intime.
Il n'est pas besoin, Messieurs, d'être mieux
renseignés que nous ne le sommes nous-mêmes
pour s'assurer que notre politique intérieure ne
peut être en rien influencée par cet accord. On
a loué avec raison le souverain russe d'avoir,
par des manifestations successives qui ne de-
vaient rien au protocole, témoigné de sa défé-
rence pour le régime républicain et, en même
temps, de sa volonté de rester étranger à nos
querelles. Il ne nous reste, Messieurs, qu'à
souhaiter que, profitant de cette leçon, certains
Français veuillent bien dans l'avenir ne pas se
montrer plus Russes que l'empereur de Russie,
et qu'ils renoncent désormais à faire de l'entente
— 104 —
entre les deux peuples un argument, j'allais
dire une réclame, pour la politique et pour les
ministres de leur choix.
Mais si la politique intérieure est et doit res
ter en dehors de cet accord il touche notre
politique extérieure : sous quelle forme et dans
quelle mesure ? C'est pour le savoir que je suis
monté à cette tribune.
On a, par avance, qualifia cette demande d'in-
discrète et même de dangereuse. Je ne nie pas
que parler comme se taire n'ait ses* inconvé-
nients ; l'art du politique a consisté, de tout
temps, j'imagine, à taire un choix entre des
solutions dont aucune n'est sans reproche Mais
j'avoue que lorsque nous demandons au mi-
nistre des Affaire s étrangères de dire au pays
s'il est intervenu un accord entre la France et
la Russie e^. quel en est le caractère, nous ne
pouvons imaginer comment les patriotes les
plus chatouille jx, les plus soucieux de la bjnne
conduite de nos entreprises, auraient le droit
de s'alarmer d'une question si simple et si légi-
time.
Nul, en effet, parmi nous, ne songe à dénier
à M. le ministre d s \ffaires étrangères le droit
nécessaire de conduire, comme il l'entend,
sous sa responsabilité , avec la discrétion
qu'elles comportent, les négociations diploma-
tiques. Ce que nous lui demandons, c'est, au
bout de six ans au moins de tractations, pour-
suivies en toute liberté, en toute indépendance
par le pouvoir exécutif, de faire connaître au
Parlement et au pays les résultats obtenus.
— 105 ~
Si les dangers de la réponse que je sollicite
en ces termes m'échappent absolument, je
n'aperçois, en revanche, que trop clairement
les périls où nous jetterait un silence pro-
longé.
Gomment, la République est, par définition,
dit-on, le gouvernement du peuple par lui-
même, et cette nation, théoriquement maîtresse
de ses destinées, serait tenue de les remettre
aveuglément à un homme ou à un gouvernement
dont je ne conteste ni les bonnes intentions, ni
l'habileté, ni les lumières, mais qui peut se
tromper. Et vous savez, n'est-il pas vrai ? — il
n'est pas besoin, hélas ! de remonter bien haut
dans notre histoire pour l'apprendre — vous
savez de quel prix en pareil cas se paie Ter-
reur : c'est la fortune de la France, c'est son
intégrité territoriale, qui sont en cause. Et
bien, j'affirme qu'il n'y a qu'une seule personne
dans le monde qui ait le droit d'en disposer
souverainement : c'est la France elle-même.
Nul ne peut l'engager sans son aveu.
Sans doute, il n'est pas besoin, Messieurs, de
révélations pour nous faire connaître quelques-
unes des charges que nous avons assumées en
liant partie avec la Russie. Je ne veux pas faire
entrer en ligne de compte ce concours financier,
si important pourtant et si précieux, que les
capitaux français lui ont apporté par mil-
liards. Mais nous lui avons fourni d'autre con-
cours. L'année dernière, à pareille époque,
j'étais à cette tribune pour demander au gou-
vernement des explications sur notre partici-
— 106 -
pation aux fêtes de Kiel et sur notre interven-
tion dans le conflit sino-japonais. On n'a pas
oublié la réponse de M. Hanotaux : elle se ré-
sume tout entière dans cette phrase significa-
tive du ministre des Affaires étrangères, écri-
vant à notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg,
dans une dépêche citée par lui-même à la tri-
bune, que la « considération de nos alliances »
n'avait pas peu contribué à déterminer notre
attitude.
Cette considération a pesé depuis lors d'un
poids non moins lourd dans d'autres affaires
où nous nous sommes, trouvés engagés. Répon-
dant à l'interpellation sur les massacres d'Ar-
ménie, M. le ministre des Affaires étrangères
signalait, comme l'un des plus heureux effets
de la visite du souverain russe à Paris, l'en-
tente, qu'il omettait d'ailleurs de préciser, sur
les affaires arméniennes.
Mais avant d'avoir obtenu — s'il l'a obtenu —
l'agrément du souverain russe à notre action en |
Orient, notre gouvernement avait dû lui sacri- !
fier le bénéfice que nous pouvions attendre de
notre intervention légitime et attendue. Et
lorsque dans une image saisissante Jaurès se
plaignait qu'on en fût réduit « à deviner péni
blement l'image de la France à travers la poli
tique de la Russie », notre ami ne faisait que
manifester, à bon escient, la crainte qu'en sus
pendant son initiative pour complaire à la Rus-
sie, la France n'eût compromis là-bas, avec le
droits de l'humanité et de la civilisation, n
propres intérêts matériels, qui ne peuvent p
— 107 -
se séparer du maintien de notre prestige moral.
Telles sont les charges connues de l'entente.
Peut-on nous assurer qu'il n'y en a pas d'au-
tres encore et plus lourdes ? Après avoir, par
notre intervention combinée en Extrême-Orient,
couru le risque d'un conflit armé, sommes-nous
certains que demain nous ne serons pas obligés
de nous engager, à la suite de la Russie, dans
des aventures autrement redoutables? Et si,
par hasard, pour faire honneur à des engage-
ments conclus en dehors du Parlement, à
l'insu du pays, la France était demain entraînée
dans une aventure guerrière qu'elle n'aurait ni
prévue ni voulue, je vous le demande, Mes-
sieurs, que fait-on de cette disposition capitale,
je ne dis pas seulement de nos lois constitution-
nelles, mais de toute constitution libre, qui
réserve aux membres du Parlement, aux repré-
sentants élus de la France librement consultés,
le droit de paix et de guerre ?
Sans doute, qui parle d'accord ou de traité,
suppose par là même des obligations récipro-
ques. J'ai indiqué tout à l'heure, d'une façon
très impartiale, sans tenter de l'amoindrir, le
bénéfice moral que la France a retiré aux yeux
de l'étranger de l'entente avec la Russie. Mais,
en vérité, si haut qu'on l'estime, ce serait lui
attribuer une valeur démesurée que le payer
d'une sujétion sans réserve aux intérêts d'une
nation même amie.
Quels avantages avons-nous stipulés, en re-
tour de nos engagements ? Et — pour reprendre
l'expression d'un député de la droite, M. Denys
— 108 —
Cochin — quelles charges l'amitié de la France
impose-t-elle à la Russie ? Je sais bien, Mes-
sieurs, que nul d'entre nous ne nourrit, à cet
égard, d'illusions dangereuses. Tout ce que
nous avons le droit d'exiger de ceux qui, dans
ces circonstances, ont parlé et agi au nom de
notre pays, c'est qu'ils n'aient à aucun moment
laissé croire, même par leur silence, que la
France pouvait se résigner au fait accompli. Ils
auront fait sans doute tout ce qu'ils pouvaient,
à coup sûr ce qu'ils devaient, en garantissant,
sur ce point, de toute interprétation équivoque,
la dignité de la France.
Mais êtes-vous sûrs que, hors de cette en-
ceinte, tout le monde se satisfasse à si bon
compte ? Vos orateurs, vos journaux n'ont-ils
pas eux-mêmes suscité des illusions dange-
reuses? L'enthousiasme de certains patriotes
ne s'alimente-t-il pas de la croyance, qu'ils
entretiennent et qu'ils propagent, à une alliance
qui ne serait pas seulement défensive?
C'est contre ces chimères, Monsieur le mi-
nistre, que je vous demande de garantir le
pays en parlant net et franc.
Depuis plus de vingt ans, la France n'a
compté que sur elle-même, sur ses ressources,
sur son énergie, pour reprendre et pour garder
sa place dans le monde ; elle a eu confiance en
elle-même et elle a eu raison. Mais songez-y !
Pour un peuple comme le nôtre, tout d'impres-
sion et de premier mouvement, de l'élan duquel
on est en droit de tout attendre, mais dont il
faut se garder d'énerver l'ardeur et de fatiguer
— 109 -
la confiance par des mirages mensongers, pour
un peuple comme celui-là il y aurait un danger
plus grand que de se savoir isolé, ce serait, au
jour du péril, de se croire abandonné.
Voilà pourquoi, Monsieur le ministre, nous
vous demandons de parler, d'exposer avec net-
teté, avec précision, la situation vraie au pays,
qui a le droit de la connaître, et de ne pas per-
mettre surtout qu'à l'abri de votre silence' se
créent des légendes et s'enracinent des illusions
qui ne seraient, qui ne pourraient être que
l'origine et le prélude des plus cruelles et des
plus redoutables déceptions
110
4. — Questions économiques
DISCOURS
PRONONCÉ AU BANQUET
DES ASSOCIATIONS COOPÉRATIVES DE PRODUCTION
(LE 12 JUILLET 1900) •
Mes chers concitoyens,
Je veux tout d'abord vous dire avec quel
plaisir je rapporterai à M. le président de la
République et à M. le président du Conseil
les paroles que tout à l'heure votre président
a fait entendre, et l'accueil chaleureux qu'elles
ont reçu de cette assemblée.
Vous avez parlé de moi, mon cher président,
en termes beaucoup trop aimables. Voulez-vous
me permettre, en vous remerciant, de relever
un mot qui, j'en suis sûr, a dépassé votre pen
sée ? Il n'y a pas, dans une démocratie, d'hom-
mes nécessaires, et c'est surtout dans un pays
comme le nôtre, façonné depuis tant de siècles
au pouvoir personnel, c'est surtout aujourd'hui
qu'il convient de rappeler très haut que la
— 111 —
nation doit se garder des individus et que c'est
d'elle seule qu'elle doit attendre son salut.
Sans doute, l'homme est un facteur néces-
saire et important de toute œuvre : mais l'œuvre
vaut surtout par l'idée qui l'inspire, et laissez-
moi vous dire que si, en quelques mois, j'ai pu
obtenir un certain nombre de résultats, que
vous avez bien voulu rappeler, c'est tout sim-
plement pour avoir mis au service d'une idée
une volonté et une méthode.
L'idée, c'est qu'à chaque'époque de l'histoire
il y a une catégorie d'hommes qui, par leur
situation même, parleurs conditions d'existence,
se trouvent particulièrement indiqués pour tra-
vailler efficacement au progrès de la civilisa-
tion et pour faire franchir à l'humanité un
nouveau stade.
Au siècle dernier, c'est le Tiers-Etat qui a
joué ce rôle; à notre époque, il semble que
cette mission glorieuse soit plus particulière-
ment réservée à ceux qu'on a coutume d'appeler
les salariés, à ceux qui n'ont pour seul ou pour
principal avoir que la force de leur cerveau ou
de leurs bras, que leur capital humain.
Tâcher de les rendre capables et dignes de
remplir cette mission glorieuse, de remplir dans
l'intérêt général, plus encore que dans le leur
propre, le rôle qui leur est imparti, c'est l'idée
que, depuis de longues années déjà, je n'ai
cessé d'avoir devant les yeux, et qui n'a cessé
de me guider, en particulier, depuis le jour où
réminent homme d'Etat, que vous acclamiez il
y a quelques mois à Saint-Mandé, m'a fait le
— 112 —
grand honneur de m'appeler à collaborer à
l'œuvre de défense républicaine.
Au service de cette idée j'ai mis depuis douze
mois une volonté qui ne se laissera arrêter par
rien ; mais il ne suffit pas de savoir où l'on va,
et de vouloir y aller, il faut savoir encore par
quel chemin y aller, quels sont les moyens, les
procédés les meilleurs, les plus sûrs, pour se
rapprocher du but que je viens d'indiquer,
sinon pour l'atteindre.
Tout à l'heure, monsieur le président, vous
avez prononcé une parole pleine de sens et de
cœur en répudiant la haine; la haine n'est qu'une
preuve d'inintelligence, comme la violence n'est
qu'un aveu de faiblesse. Ce n'est ni par la
haine, ni par la violence que les travailleurs
conquerront leur émancipation intégrale. C'est
par la compréhension de plus en plus étendue,
de plus en plus claire de leurs devoirs et de
leur responsabilité.
Mais il ne peut pas y avoir de responsabilité
sans pouvoir, ni de devoir sans droit. Voilà
pourquoi j'estime que le premier devoir du
gouvernement, c'est de tout faire par tous les
moyens, sous toutes les formes, pour arriver à
grouper les travailleurs, à les unir, à leur don-
ner par l'association le sentiment de leur puis-
sance et par là même de leur responsabilité.
Messieurs, cette idée que j'indique est banale ;
et j'ajoute que celui qui vous parle n'a eu qu'à
suivre, pour l'appliquer, une voie qui, depuis
la troisième République, était tracée devant lui.
La loi de 1884 sur les syndicats profession-
— 113 —
nels est tout entière inspirée de cette idée ; le
décret de 1888, dont on parlait tout à l'heure,
fait en faveur des associations, dérive des mêmes
conceptions; — et ce n'est pas, Messieurs, sans
intention que je rapproche syndicats et associa-
tions de production. Vous aviez bien raison de
dire tout à l'heure qu'il est impossible d'oppo-
ser les syndicats aux associations de production ;
les unes ne sont que la floraison des autres. Il
suffit de regarder, chez nos voisins, dans ce
petit pays de Belgique, qui nous offre tant de
sujets de réflexions, pour voir, à côté d'un puis-
sant effort d'association ouvrière, un puissant
effort de production prolétarienne, et, côte à
côte, associations politiques, sociétés coopéra-
tives de production et de consommation pros-
pérant les unes à côté des autres, les unes par
les autres.
Messieurs, le projet de loi que notre gou-
vernement a déposé, et qui a pour but précisé-
ment, en même temps qu'il éclaire sur certains
points la loi de 1884, de la développer, de la
compléter, est tout entier, lui aussi, inspiré de
cette idée. Il veut permettre aux associations
ouvrières de donner tout ce qu'elles peuvent
donner, de produire tous les fruits qu'on est en
droit d'en attendre. Il reconnaît aux syndicats
le droit de propriété le plus large. Et comment,
en vérité, les ouvriers reculeraient-ils devant
le don qui leur est offert, sans avouer par là
même qu'ils ne s'en croient pas encore dignes.
C'est impossible; ils Faccepterpnt, au contraire,
avec la conscience du devoir qu'il leur crée, avec
8.
— 114 —
le sentiment aussi qu'ils arrivent à un moment
où ils peuvent recevoir une telle capacité, et en
user pour le mieux des intérêts légitimes qui
sont les leurs; ils accepteront ce projet de loi,
et ils nous aideront à le faire triompher devant
le Parlement.
Nous avons déposé ce projet. Il y en a un
autre dont j'ai annoncé il y a quelques jours le
dépôt pour la rentrée : c'est celui auquel votre
président voulait bien faire allusion, en parlant
du discours que j'avais été appelé à prononcer
à l'inauguration du pavillon du Creusot. Là, il
m'a été particulièrement agréable de m'émparer
d'un exemple que, sur la suggestion du Prési-
dent du Conseil, un grand patron avait donné,
et de m'armer de cet exemple, offert par un
grand patron, pour le proposer aux autres pa-
trons, et pour leur demander, dans leur intérêt,
aussi bien que dans celui de la classe ouvrière,
de suivre cet exemple, de comprendre qu'ils
ne peuvent plus s'opposer à une organisation,
qui sera d'autant plus utile et féconde qu'elle
rencontrera moins de résistances devant elles.
Ce sont là des projets qui, tous, dérivent de
l'idée qui a dominé, je le répète, toute mon
œuvre au ministère du Commerce. Cette œuvre
nous paraît assez belle, assez large pour séduire
toutes les intelligences et tous les cœurs; elle
nous paraît assez haute pour pouvoir retenir
tous les Français dans un effort commun.
a»
Nous ne sommes pas de ceux, Messieurs, qui
font intervenir la patrie dans la lutte des partis
Nous la respectons trop; nous avons d'elle une
— 115 —
idée trop élevée pour la mêler aux discordes
des partis; il n'en est pas un qui puisse, sans
impiété, prétendre au monopole du patriotisme,
mais je crois pouvoir, sans choquer les opinions
de personne, affirmer que nous avons le senti-
ment très vif et très exact de la tradition natio-
nale, en avançant qu'il n'y a pas d'oeuvre qui
soit plus conforme au génie, à la fois idéaliste
et pratique, de notre race, qui réponde mieux
à ses aspirations généreuses, et qui soit plus
susceptible de réconcilier tous les enfants de
ce pays, que l'œuvre de l'émancipation progres-
sive et indéfinie des travailleurs.
Ce sera, j'ose le dire, l'honneur du ministère
Waldeck- Rousseau que de n'avoir jamais perdu
de vue, au milieu des difficultés de tout ordre
qui n'ont cessé de l'assaillir, cette œuvre sociale,
qui mérite plus que toute autre d'être appelée
une œuvre de défense républicaine.
Messieurs, je lève mon verre aux collabora-
teurs de cette œuvre, à toutes les associations
ouvrières, et, en particulier, aux associatione
coopératives de production.
— 116 —
LES GREVES'
Le projet de loi sur « le règlement amiable
des différends relatifs aux conditions du tra-
vail», au bas duquel j'ai eu l'honneur d'écrire
mon nom à côlé de celui de M. Waldeck-Rous-
seau, est le sujet de ce livre. M. Jules Huret y a
groupé les résultats, recueillis au jour le jour
par le Figaro, de l'enquête qu'il institua à son
propos.
Il a bien voulu me demander de faire pré-
céder cette consultation d'une préface.
On n'y cherchera ni l'éloge du journaliste
brillant et délié qui a dès longtemps conquis
sa place parmi les premiers de sa profession,
ni l'apologie du projet qui fut le thème de ces
interviews, moins encore une plaidoirie per-
sonnelle. Je voudrais mettre à profit la place
qui m'est offerte pour indiquer à quelle concep-
tion générale se rattache ce projet, quelles en
sont les idées directrices et, si j'ose dire, la
philosophie.
Deux grands faits d'ordre différent dominent
1, Préface au livre de Jules Huret, Les Grèves (1901).
— 117 — -
la société française contemporaine. La souve-
raineté théorique y appartient au nombre par le
suffrage universel. La concentration, de plus en
plus intensive, du travail, dérive, par une con-
séquence directe, du développement du machi-
nisme et de la concentration des capitaux.
Si gouverner c'est prévoir, le devoir élémen-
taire des hommes d'Etat français, leur tâche
essentielle, est l'éducation du suffrage univer-
sel. Les lois sur l'obligation, la laïcité et la gra-
tuité de l'instruction, l'admirable impulsion
donnée depuis vingt ans à tous les ordres d'en-
seignement disent assez haut que le gouverne-
ment de la République n'a manqué sur ce point
ni de prévoyance ni d'esprit de suite.
II s'en faut que ces mesures, lors même
qu'elles auront produit leur plein effet, suffi-
sent. Elles marquent et caractérisent une poli-
tique dont elles étaient le début logique. Elles
appellent une série harmonique de lois tendues
vers le même but, qui est de permettre à l'in-
dividu d'atteindre son plus haut point de force
et de valeur.
Les lois sur la durée et ^les conditions du
travail, les projets d'assurance sociale, qu'ils
visent à garantir au malade les soins néces-
saires, à la victime d'un accident l'indemnité
légitime, au vieillard l'indispensable retraite,
servent la même conception. En assurant au
prolétaire ce bien suprême : la sécurité ; en res-
treignant, dans les limites du possible, l'exploi-
tation de ses forces par lui-même et par autrui,
ils élèvent à ses propres yeux sa dignité, ils
— 118 —
multiplient sa valeur individuelle et sociale.
L'intervention de l'Etat, dont le principe
n'est plus contesté que par quelques théoriciens
isolés, ne se manifeste pas seulement en faveur
de l'individu. Une réaction naturelle contre les
abus des corporations sous l'ancien régime
avait rendu la législation révolutionnaire hos-
tile jusqu'à la proscription aux groupements dé
travailleurs.
La transformation prodigieuse du monde in-
dustriel devait avoir raison de résistances si
évidemment contraires à la nature des choses.
La loi de 1864, qui autorisa la liberté des coa-
litions, fut le premier monument du droit nou-
veau. Par un contre-sens dont notre histoire)
parlementaire nous offre de trop nombreux
exemples, elle avait eu pour adversaires les ora-
teurs les plus qualifiés de la gauche.
Il faut attendre vingt ans et la République
pour qu'un pas nouveau et décisif soit fait dans
la voie de la liberté des associations ouvrières.
La loi de 1884, dont est inséparable le nom de
M. Waldeck-Rousseau, créa les syndicats pro-
fessionnels. Accueillis avec une égale défiance]
par la majorité des ouvriers et des patrons, ils
s'imposèrent bientôt aux uns comme aux autres
et, s'ils ont encore des contempteurs, on ne
leur connaît plus d'ennemis.
Le projet, dont on trouvera plus loin les ap-
préciations divergentes, est un nouveau témoi-
gnage de la confiance du gouvernement repu
blicain dans les bienfaits de l'association et d
l'organisation.
;
— 119 —
A mesure que grossit le nombre des ouvriers
d'une usine, il devient plus important et moins
aisé d'assurer entre le patron ou son représen-
tant et la masse de ses salariés des relations ré-
gulières et normales. Leur établissement im-
plique la substitution à la foule inorganique des
travailleurs d'un organisme capable de réflé-
chir, de vouloir et d'agir.
La constitution en corps électoral d'agglomé-
rations ouvrières qui élisent des délégués char-
gés de représenter et de défendre leurs inté-
rêts traduit l'idée en fait.
Au nom des ouvriers, on a adressé à l'insti-
tution nouvelle le double reproche de diminuer
l'autorité de leurs syndicats et d'enlever à leur
action propre la soudaineté et l'imprévu qui la
font redoutable.
C'est avoir, je crois, une vue bien superfi-
cielle et bien courte des réalités vivantes que
d'imaginer l'ouvrier détourné de l'action, c'est-
à-dire de l'union avec l'ensemble des ouvriers
de sa corporation, parce que la loi même lui
aura donné l'habitude et démontré les avan-
tages de l'entente avec les camarades de son
atelier.
Il est vrai que son action devra être réfléchie,
délibérée, subordonnée à l'approbation de la
majorité de ses compagnons. Ma raison se re-
fuse à comprendre comment ces règles, qui
sont le principe et la condition de tout gouver-
nement libre, perdraient leur caractère et leur*
vertu pour être transportées de l'Etat, de la cité/
à l'atelier.
— 120 —
Leur application emporte d'ailleurs la recon-
naissance légale du droit des ouvriers, et,
comme on Ta dit, la transformation, à l'usine,
dé la monarchie absolue en monarchie constitu-
tionnelle.
Au nom des patrons, on s'est véhémentement
élevé contre cette innovation, dont il serait
puéril de contester l'importance. On a dénoncé
comme une intolérable « atteinte à la liberté du
travail » le droit reconnu à la majorité des sala-
riés d'édicter, en des cas déterminés et sous
des conditions prévues, la cessation du travail.
Si Ton veut dire que le projet introduit un
article nouveau dans le code des règlements du
travail, il est juste de le reconnaître. Il serait
excessif et contraire à toute vérité d'aller plus
loin. La question est de savoir si ce nouvel ar-
ticle est légitime et s'il est utile.
Le droit des ouvriers à protéger par des dé-
cisions communes leurs intérêts communs éta-
blit sa légitimité.
Pour nier son utilité, il faut à certains patrons
une mémoire bien complaisante. Ils ont oublié
quelles amères doléances leur arracha l'explo-
sion inattendue de certaines grandes grèves, et
l'énergie qu'ils mirent à réclamer des garanties
contre le retour de ces atteintes brutales à la
marche régulière de la production.
Où donc les trouver, sinon dans des règles
qui introduisent plus de justice, et par consé-
quent plus d'ordre, dans une organisation in-
dustrielle livrée encore, sur trop de points, à
l'arbitraire et à l'anarchie ?
— 121 —
La grève est une guerre. Nous ne sacrifions
ni les droits ni les intérêts des belligérants,
nous les respectons, en même temps que nous
sauvegardons l'intérêt général et supérieur de
la société, en exigeant des deux parties que la
colère fasse place à la réflexion, la violence à la
raison et qu'un arbitrage, entouré de toutes les
garanties d'impartialité, soit le terme nécessaire
d'un conflit qu'elles se seront reconnues im-
puissantes à résoudre elles-mêmes par un ac-
cord amiable. ^
Nous avons conscience, en proposant ces dis-
positions à l'examen et à l'approbation du Par-
lement, d'avoir rempli un devoir. Pour hardies
qu'on les ait qualifiées, elles ne constituent que
le développement naturel et logique d'idées et
d'institutions auxquelle. la démocratie est pour
jamais attachée. Elles sont une nouvelle étape
sur un chemin que l'humanité n'abandonnera
plus, parce qu'il la conduit du domaine de
l'ignorance et de la force aux régions de lumière
et d'équité.
La route est semée d'obstacles. Il ne *aut ni
les dédaigner ni les craindre, mais marcher à
son but sans inquiétude et sans défaillance,
avec la sereine confiance que donne la bonté de
sa cause.
Le temps et l'expérience, ces deux maîtres
des hommes, auront bientôt justifié l'initiative
que je m'honore d'avoir prise.
Août 1901.
TABLE DES MATIERES
Pages.
Le Socialisme réformiste français 5
I. LE PROGRAMME ET LA MÉTHODE
1. Discours de Saint-Mandé (30 mai 1896) 19
2. Discours de Firminy (13 janvier 1902). „ 36
3. Discours de Carmaux (12 octobre 1902) 43
4. Discours du XII e arrondissement (3 décembre 1902). 54
II. PROFESSIONS DE FOI
1. Profession de foi de 1893 61
2. Profession de foi de 1898 64
3. Profession de foi de 1902 68
III. LA POLITIQUE EXTÉRIEURE
1. Discours des Grandes-Carrières (30 septembre 1893) 73
2. Interpellation Rouanet-Millerand (10 juin 1895) . . 85
3. Discussion du budget (21 novembre 1896) ...... 99
IV. QUESTIONS ÉCONOMIQUES
1. Discours aux Coopératives de production (12 juillet
1900) 110
2. Les grèves (août 1901) 116
Ce volume a été composé et tiré par des ouvriers syndiqués.
Pithiviers, imp. L. GAUT111ER.
AS?